Manifeste pour la fin du rugby professionnel
par Ovale Masque

  • 05 May 2020
  • 16

 

Cela fait presque deux mois que vous n’avez pas mis un seul orteil dans un stade de rugby. Deux mois que vous n’avez pas allumé votre écran pour regarder une rencontre de TOP 14 ou de PRO D2. Au début, vous craigniez le pire. Les fans de foot, eux, au moins, peuvent jouer à Fifa ou PES. Pour ceux qui préfèrent le ballon ovale, le sevrage est brutal, violent, sans choix de drogues de substitution : on a beau être désespéré, rien ne peut motiver quelqu’un à allumer sa console pour jouer à Rugby 20.

 

Pour vous, cette longue période sans rugby s’annonçait très dure. Mais au fil des jours, vous vous êtes surpris vous-même. Finalement, tout cela ne vous manque pas tant que ça. Oh, évidemment, partager une bonne bière avec des amis devant un match que vous regardez d’un œil, ça serait sympa. Mais les matchs en eux-mêmes ? En fait, on s’en passe assez bien.

 

Le triste spectacle des déclarations de présidents de clubs auquel on a eu le droit ces dernières semaines n’a probablement pas aidé. Mais vous vous êtes rapidement rendu compte que cette saison 2019-2010 vous n’en aviez rien à foutre de savoir si elle se terminerait ou pas. À quoi bon ?

 

Avez-vous vraiment envie de retrouver les journalistes de Canal et leur baratin de vendeurs de voitures d’occasion, qui cherchent à vous faire croire qu’un Castres – UBB est digne d’une affiche entre les Blacks et les Boks ? Les concours de bites virtuels sur les réseaux sociaux entre les pro-machins et les anti-bidules, toujours persuadés d’être victimes d’un infâme complot arbitral ? Les interviews d’après-matchs de joueurs lobotomisés qui répètent que « le groupe vit bien », qu’ils ont « mis les ingrédients », avant d’aller passer 1h à serrer les mains de connards endimanchés à la réception d’après-match ? Les posts Twitter et Instagram avec 77 hashtags pour remercier les sponsors, les partenaires et la fédé ? Non, on vit très bien sans.

 

Cette période d’abstinence nous a tous permis de prendre du recul par rapport à notre passion. Et peut-être que, comme moi, vous vous êtes dit que cette histoire de rugby professionnel, c’était un peu n’importe quoi. On s’est tous enflammés. La mode aura duré à peine plus longtemps que la Chabalmania ou le succès de la Boucherie Ovalie. Même s’il décroche de belles audiences de temps en temps – quand le Commissaire Magellan est en RTT – le rugby reste encore et toujours un sport qui intéresse 10 pays dans le monde. Et encore, uniquement certaines régions de ces 10 pays. World Rugby a beau mettre en avant le 7, changer les règles tous les lundis pour essayer de le rendre plus télégénique, le rugby ne sera jamais le football. Le fait est que la plupart des gens qui n’aiment pas le rugby sont trop cons pour le comprendre, et que la plupart des gens qui aiment le rugby sont trop cons pour comprendre qu’ils n’y comprennent rien.

 

« Le commissaire Magellan ne perd jamais. Mais parfois on le bat. » (Jean-Pierre Rives)

 

Certains dirigeants continuent d’y croire et fantasment désormais sur des Coupes du monde des clubs qui nous permettraient de voir le Stade Toulousain défier les Crusaders. Mais qui a vraiment envie de voir ça ? Sûrement pas le Gaulois de base, qui n’a jamais vibré que pour une chose : voir l’équipe de son village démonter les ploucs du bled voisin. Et le XV de France alors ? Oui, de temps en temps on a aussi envie de le supporter. Par exemple quand il s’agit de battre l’Angleterre. La haine de son voisin et de l’Étranger sera toujours un élément essentiel du sport.

Mais au final, est-ce qu’on ne s’en branle pas un peu de gagner la Coupe du monde, ce fameux trophée après lequel on court depuis plus de 30 ans ? Gagner le trophée Webb-Ellis, ça veut dire que tu as battu 2, maximum 3 équipes de classe mondiale au cours d’un tournoi qui a duré 6 mois. Le reste du temps, tu l’as passé à faire de la muscu et des courses d’orientation dans les bois avec le GIGN. En phase de poule, tu as violenté des semi-amateurs roumains et des Tongiens en obésité morbide qui jouent en Fédérale 3. Franchement, t’as plus de mérite si tu arrives à gagner un Scrabble contre ta belle-famille le dimanche. Au moins, tu joues que contre des gens qui savent lire et écrire, alors qu’à la Coupe du monde de rugby, il y a des équipes qui découvrent la forme du ballon en tapant le coup d’envoi.

 

Le Scrabble Club de Graulhet > Le XV de France

 

Pour toutes ces raisons et bien d’autres que je ne prendrais pas le temps de développer par flemme, je pense que le rugby professionnel et son ambition de développement mondial est une absurdité, une anomalie qui n’a que trop duré. Je milite donc pour sa fin. Déjà, le premier effet positif, c’est que ça va favoriser l’embauche. Bien sûr, tous les meilleurs joueurs auront désormais des emplois fictifs, comme à la belle époque – mais ça les statistiques elles s’en foutent. Il faut bien faire croire à la relance économique.

 

La deuxième conséquence bénéfique, c’est qu’on pourra tous devenir internationaux. Oui, tous ! Fini les piliers bodybuildés et qui courent le 100 mètres en 10 secondes, ceux-là on va les envoyer faire les Crossfit Games et ils arrêteront de nous faire complexer sur nos bides. On va enfin pouvoir réaffirmer que le rugby est le sport qui permet à tous les gabarits de jouer. Mais aussi à tous les alcooliques, à tous les débiles, à tous ceux qui ont la violence dans le sang, tous les fils spirituels de Richard Dourthe qui finiraient en prison si le ballon ovale ne se trouvait pas sur leur chemin de destruction. Tous ceux qu’on a laissés sur le bord de la route en tentant de civiliser ce sport seront de nouveau bienvenues dans la grande famille de l’ovalie. Car qui dit amateurisme, dit arbitrage de merde, et retour des règles du Far West sur tous les terrains de France. De toute façon, même quand les arbitres sont très bons, vous êtes incapables de le voir à cause de votre mauvaise foi. Là au moins, vous aurez une bonne raison de les insulter.

 

On pourra tous devenir internationaux et on pourra également tous devenir sélectionneurs. Tout le monde le sait, Fabien Galthié, si tu ne lui donnes pas minimum 35 000 euros par mois, il ne se lève pas le matin. Du coup, ce sera moi le prochain sélectionneur du XV de France. Un poste que j’occuperai bénévolement, car vous faire rire gratuitement et vivre dans la précarité la plus totale, c’est quelque chose que je fais déjà depuis 10 ans. Ma première mesure sera évidemment de sélectionner Lionel Beauxis, à vie. Parce que Lionel Beauxis, c’est le rugby : rien à foutre du score, rien à foutre du bon sens, rien à foutre de rien. Si je veux faire une chistera dans mon en-but, je la fais. Si je veux pas trouver la touche à la 81e parce que j’ai encore envie de jouer, je la trouve pas. Si j’ai envie qu’Oyonnax joue les phases finales du Top 14 ? Je le fais aussi, même si c’est absurde. Lionel est l’incarnation même de l’âme de ce sport et c’est pour cela que son destin est de mourir sur un terrain à 97 ans, lors de sa 327e sélection.

 

Crédits @OutOfBeauxis sur Twitter

 

Bien sûr, je suis bien conscient que ce retour à l’âge de pierre aura son revers de la médaille. J’entends souvent dire « le rugby, c’était mieux avant » et c’est bien évidemment faux. Ça fait trois semaines que Canal + rediffuse des vieilles finales et, comme moi, vous avez constaté que jusqu’en 2005, aucun joueur de rugby ne savait faire une passe vissée en France. Et alors ? Si vous voulez voir du rugby de très haut niveau, joué et récité à la perfection par des enfants-soldats programmés depuis leur naissance pour tout gagner, regardez les All Blacks. C’est beau, n’est-ce pas ? Oui, mais c’est très chiant aussi. Un essai de 80 mètres avec des redoublées, des croisées et des chisteras, au rugby amateur, c’est comme une rose qui pousse dans un tas de merde : ça n’arrive quasiment jamais, et quand c’est le cas c’est sublime. Alors que chez les Blacks, c’est juste un samedi comme les autres. Laissons ces gens jouer du Mozart entre eux sur leur île, tandis que nous, chaque dimanche, nous composerons fièrement du Jul.

 

Je le sais, je suis un doux rêveur. D’ailleurs, je rêve probablement déjà en imaginant que vous avez réussi à lire ce texte jusqu’à ce point. Mon rêve d’un rugby redevenu complètement amateur ne se réalisera certainement pas, quelle que soit l’ampleur de la crise que nous traversons. Une fois qu’on aura passé les cadavres à l’incinérateur et que tout le monde se sera bien lavé les mains, tout redeviendra comme avant. Quelques clubs tomberont en faillite et disparaitront, mais les plus riches seront toujours là, et les plus riches décident. Jacky, Laurent, Mohed, Hans et les autres réfléchiront de nouveau à un moyen de recruter Beauden Barrett en niquant le salary cap. Clermont reperdra des finales. Wesley Fofana se re-blessera. Le XV de France sera prometteur, puis décevant, puis surprenant, puis désespérant. Bernard Laporte sera réélu. Serge Simon sera médecin.

 

Mais tant pis. Moi je continuerai à rêver dans mon coin, à rêver de ce rugby pur, sans argent, sans fausses valeurs, sans eau chaude sous la douche. Ce rugby où chaque terrain de France serait transformé en tournage de Mad Max Fury Road.

 

Bon en fait, ce rugby existe probablement déjà quelque part. Mais j’ai pas envie d’aller vivre dans le Var.