L’arbitre Salem Attalah passe sur le grill
par Copareos

  • 11 août 2014
  • 15

 

Par Copareos,

Avec les questions de l’ensemble de la rédaction de la Boucherie Ovalie. Oui, on dit « rédaction » pour faire genre, en vrai on est 12 connards sur un forum qui rame. 

 

Salem Attalah est arbitre. Mais ne craignez rien, il est gentil. La preuve, il a accepté de passer sur le grill pour nous donner son point de vue sur sa profession et sur ce qu’il se passe dans le rugby. Avant de le voir arbitrer Montpellier/Racing le 16 août, lisez donc cette interview, on y apprend plein de choses.

 

Salut Salem, comme t’es un arbitre, personne ne te connaît. Donc présente-toi en quelques phrases.

Salem Attalah, Franc-Comtois, 42 ans, marié, 3 enfants. Je suis informaticien dans un hôpital et j’ai joué 18 ans au rugby au poste de centre. Je connais donc l’ambiance des vestiaires, mais aussi l’injustice arbitrale en tant que joueur. J’aime beaucoup le jeu de mouvement.

 

D’où ça vient cette vocation d’arbitre ?

A vingt-neuf ans, j’en ai eu marre de faire du fractionné, de m’entraîner en équipe. Je n’étais plus dans le coup. J’ai eu l’opportunité d’aider mon club en devenant arbitre. Au début, ça me tentait vraiment pas, je me rappelle encore de mon premier match en tant qu’arbitre pour un match de juniors. J’y suis allé la fleur au fusil, parce que je pensais qu’avec mon expérience de joueur je maîtriserais les débats. Je me disais que j’allais être meilleur que les autres arbitres que j’avais croisés en tant que joueur. Et je me suis rendu compte qu’en fait, j’étais à la ramasse. Même si par mes capacités physiques, j’arrivais à suivre le jeu, j’étais loin de connaître la règle. Je sifflais même sans trop savoir pourquoi.

Mes premiers matches m’ont permis de me dire qu’alors que j’avais joué jusqu’en Fédérale 1, je ne connaissais très mal la règle. Si je l’avais mieux maîtrisée en tant que joueur, je pense que j’aurais pu être encore meilleur. Mais je n’ai pas voulu abandonner l’arbitrage pour autant, c’est devenu un défi. Mon objectif, ce n’était pas d’arbitrer le Top 14 bien sûr, mais juste de me perfectionner. Alors j’ai pris le règlement, je me suis mis à travailler, à bosser le côté administratif aussi dont j’ignorais totalement le fonctionnement. Ensuite l’appétit vient en mangeant et au fil des désignations, sans que je ne me sois jamais projeté dans l’élite, je suis passé de stagiaire à arbitre régional, puis arbitre de Fédérale et j’ai atteint le niveau professionnel. Avec le recul, je me demande même si je ne suis pas monté trop vite…  

 

Vingt-neuf ans ça fait quand même tard pour commencer en tant qu’arbitre…

Ah oui, je fais partie de la dernière génération dont les arbitres ont longtemps été joueurs avant de prendre le sifflet. Maintenant, on est arbitre dès 16 ans, notamment grâce aux écoles de rugby qui permettent aux enfants d’arbitrer les matches de leur catégorie. Au Stade Toulousain par exemple, ils ont tellement de jeunes que certains ne jouent jamais, alors le club les oriente vers l’arbitrage. Ces jeunes pensent déjà en tant qu’arbitre dès le début. Quand ils regardent un match, ils voient l’arbitre et s’intéressent à sa performance. Ils veulent aussi voir comment ça se passe lors d’un match, alors certains m’accompagnent avant, pendant et après un match. C’est bien qu’ils puissent profiter de ça, j’aurai voulu avoir cette chance de le faire.

 

Mais c’est pas trop dur d’être autoritaire quand on porte des maillots vert et rose fluo ?

Je pense que les joueurs se sont habitués. C’est l’arbitre central qui décide de la couleur. Moi, je ne mets jamais le rose. Mais certains ne choisissent que cette couleur. Du coup, quand je suis sur la touche avec eux, je me dis : « merde, je vais devoir me mettre en rose fluo ». Je ne vais pas donner de noms parce qu’ils vont faire exprès de me mettre à la touche avec eux pour me voir porter du rose. Personnellement, je préfère le vert, ça passe un peu partout, et maintenant il n’y a plus de club dans l’élite jouant avec cette couleur. Y’a aussi un troisième maillot gris-blanc, mais il est très rarement choisi.

 

Niveau insultes de supporters, y’en a autant en amateur qu’en pro ?

Ce ne sont pas tout à fait des insultes, je dirais plus de bonne blagues ! C’est un des points communs entre les deux mondes. Le supporter se fout du niveau de l’arbitre, on trouve toujours les mêmes petites blagues qui me font rire généralement. On ne réagit pas tant que ça à ces réactions, parce qu’on est concentrés dans le match. Et même sur les temps morts, quand j’entends quelques supporters énervés, je n’ai jamais entendu de commentaires insultants ou racistes. Je ne dis pas que ça n’existe pas, mais ça ne m’a pas touché.

Ce que je préfère c’est quand les supporters crient « lancer pas droit » pendant une touche, alors que le ballon n’a même pas quitté les mains du lanceur.  Y a aussi les supporters qui reprochent à l’arbitre de touche de ne pas avoir placé la touche à l’endroit où le ballon est sorti. Y a même des joueurs qui « aident » le juge de touche en lui indiquant l’endroit de sortie en touche pour gagner quelques mètres. C’est toujours amusant de voir ce genre de réaction… ils nous testent !

 

Avec les joueurs justement, ça se passe comment sur le terrain ?

On n’a pas à se plaindre quand je vois d’autres sports, même si l’environnement a beaucoup changé. Ce qui se réglait dans le vestiaire de l’arbitre se règle maintenant dans les médias. Par contre sur le terrain, l’ambiance est très bonne. J’ai toujours cette image du colosse de 2 mètres qui se prend un carton jaune alors qu’il n’avait rien fait et qui ne conteste même pas la décision. Il accepte la sanction.

C’est arrivé au début de la saison dernière à Tchale-Watchou, le deuxième ligne de Montpellier. Je trouve cette attitude magnifique d’un point de vue éthique. Ça m’arrive de regarder les écrans géants et de me rendre compte d’une erreur après-coup, mais les joueurs partent quand même à 10 mètres, et moi je trouve ça vraiment beau. Ça dégage une bien meilleure image aux jeunes que les joueurs de football qui se jettent sur l’arbitre à chaque décision. Alors que le football est universel. Je ne comprends pas que la FIFA ne réagisse pas face à ça. Au rugby, quand une équipe recule de 10 mètres, c’est le joueur qui pénalise son équipe. Y’a pas de conflit joueur/arbitre, y’a juste une différence de points de vue… 

 

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Salem met même des cartons rouges à des Perpignanais à Aimé-Giral. Il n’a donc peur de rien.

Comment se comportent les entraîneurs avec toi ?

T’as de tout. T’as le mec qui va prendre du recul, qui va regarder la vidéo tranquillement chez lui et qui va ensuite te dire ses impressions. T’as celui qui ne viendra jamais te voir, qu’il ait gagné ou qu’il ait perdu. T’en as qui t’appellent parce qu’ils ne t’ont pas vu et qui soulèvent une ou deux choses sur le match. T’en as qui refont le match avec toi pendant des heures au téléphone, mais dans le sens d’aider l’arbitre et aussi de comprendre pourquoi. T’as aussi ceux qui ne se sentent pas concernés par l’arbitrage… mais en général ça reste constructif.

Il faut écouter, avouer ses erreurs mais aussi affirmer certains choix. Il faut accepter le dialogue. Il m’arrive de rentrer dans le vestiaire avant le match et de m’excuser auprès d’un joueur pour une erreur faite au dernier match, c’est important pour le respect et la confiance. Mais attention, je fais aussi l’inverse, quand un joueur a contesté une décision alors que cela n’avait pas lieu d’être, je lui dis. Il faut échanger avec les joueurs et entraîneurs.

 

Comment c’est les relations entre arbitres ? Vous faîtes des 3ème mi-temps ensemble ?

On s’entend bien. On a des stages, on fait des bizutages aux nouveaux, on s’amuse entre nous. C’est exactement comme entre les joueurs. On fait même des stages commandos pour renforcer la cohésion entre nous. Y a des arbitres qui savent vraiment faire la fête, et en plus des très connus hein. Ça reste extrêmement rare qu’un arbitre central ne veuille pas d’un autre arbitre, en particulier pour l’accompagner pendant un match. Ce sont des hommes qui viennent des quatre coins de France et pour moi, c’est très enrichissant. Même si je trouve que j’ai le plus bel accent de France…

 

Quelles sont les choses interdites ou déconseillées aux arbitres ?

Quand on signe notre contrat, on s’engage à ne pas parier sur les matches auxquels on participe de loin comme de près, idem pour notre famille. Après, on nous déconseille d’aller sur les réseaux sociaux. De toute façon je sais que j’y verrais des messages sympas mais aussi d’autres beaucoup moins sympa.

 

Tu es donc informaticien en plus d’être arbitre. Ce n’est pas trop dur de concilier les deux ?

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’au 1er mai, je suis passé semi-pro, grâce un peu au déballage médiatique fait à la suite d’un certain match impliquant des joueurs rouges et des joueurs bleus dans le sud de la France. Dans le mal, il peut y avoir du bien. Le processus a été accéléré. Maintenant j’ai plus de temps à consacrer à mes entraînements et aussi à ma famille. Parce que ce qui était compliqué, c’était d’avoir peu de temps pour mes proches. Les gens ne se rendent pas compte du travail qu’implique l’arbitrage. Il faut être à l’aise physiquement. Travailler à mi-temps, faire la préparation physique, faire son compte-rendu de match pour les instances, préparer ses matchs, voyager… ça prend énormément de temps.

Maintenant, en Top 14, il y a 4 arbitres professionnels, ceux qui sont à l’IRB, 5 semi-professionnels et 2 qui sont restés amateurs pour des raisons professionnelles. J’espère que ça améliorera notre niveau. Même si tant qu’on nous comparera à des machines, comme le fait par exemple la super-loupe d’une chaîne cryptée, on sera toujours perdants. Ceux qui ont joué au rugby comprennent ça, « l’erreur ». Aujourd’hui, il faut aussi avoir de la chance, passer entre les gouttes. Un match peut être plus facile à arbitrer qu’un autre en fonction de l’enjeu, du jeu proposé et de plein d’autres facteurs. Ce n’est jamais simple.

 

Peux-tu nous éclairer sur le système de promotion et de relégation des arbitres ?

A tous les niveaux, on est notés. On a des superviseurs qui s’occupent de ça. On nous dit ce qui a été bon et surtout ce qui ne l’a pas été, autour des cinq piliers de l’arbitrage : la mêlée, l’avantage, les hors-jeux, le jeu déloyal & la gestion du match. Si on n’a pas été bon pendant un match, on n’arbitre plus pendant une, deux, voire trois semaines. Au début de la saison dernière, j’ai fait une erreur dans le protocole vidéo pendant Racing-Brive, on m’a sanctionné pour ça, je n’ai pas été appelé pendant quelques semaines. Peu de gens savent ça.

Personne ne s’en rend compte, tes proches sont contents de te voir à la maison, mais toi tu veux être sur un terrain. Le plus dur ce n’est pas d’atteindre le haut niveau, c’est d’y rester. Du coup ça nous fait progresser, on se remet en question. Même quand tout semble aller pour le mieux, il ne faut jamais baisser la garde. La confiance est un « moteur » positif de performance, mais le « trop de confiance » est un moteur de chute.

 

Tu nous parlais de gestion du match, en quoi ça consiste ?

Pour faire simple, c’est siffler la même chose aux deux équipes, c’est très important. Après, on fait un tri de fautes qui ont une incidence sur le jeu ou pas, on ne siffle que celles qui « pèsent » sur le match. Et la difficulté est là ! Un exemple sur une touche : les A lancent, le lancer n’est pas très droit, mais l’équipe B ne va pas au saut. Dans notre analyse, les B ne veulent pas du ballon mais préfèrent défendre en bas. Alors pourquoi sifflerait-on le lancer pas droit ?

 

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 Pendant sa carrière, Salem a croisé des joueurs d’exception, et Jean-Marc Doussain. 

 

On va parler du sujet qui fâche, les mêlées. Concrètement, ça se passe comment pour les pénalités en mêlée : pile ou face ?

Purée, c’est comme ça que vous percevez ça ? L’idéal pour nous, c’est de ne siffler aucune faute pendant le match. Plus on siffle, moins on est heureux, car le jeu est haché. Le problème, c’est qu’il y a de gros soucis en mêlée. On ne peut pas laisser faire ça, juste pour ne pas siffler. Si ça ne vous dérange pas qu’on fasse rejouer 7 ou 8 fois une mêlée, dites-le nous, on le fait et tout le monde est content. Or ce n’est pas le cas.

Alors on échange avec tous les acteurs du rugby pour améliorer ça (joueurs, entraîneurs, arbitres…), parce que ce n’est plus ce que ce devait être : un simple duel de force. Maintenant la mêlée, c’est juste une source de pénalité. Nous on est pas d’accord avec ça, mais on n’a pas de solution et les instances du rugby en cherchent. J’ai quand même déjà entendu dire que c’était de notre faute cette situation ! On doit quand même prendre la bonne décision en une demi-seconde… 

 

 Comment tu fais pour retenir les commandements en mêlée, sachant qu’ils changent toutes les semaines ?

Si tu observes bien, avant chaque mêlée, je regarde toujours l’intérieur de ma main pour y lire les commandements. Non sérieusement, si ça change, c’est parce que les comportements des joueurs changent au fur et à mesure que les règles changent. Avec le « oui, neuf », j’ai bien vu ça. Ils ne poussaient plus à l’introduction du ballon mais au signal sonore « oui, neuf ». On ne peut pas laisser faire ça, car où est l’équité ? La règle change parce qu’il y a de la triche. Avant les mêlées anglaises étaient presque parfaites, maintenant ils se mettent à tricher pour ne pas être désavantagés en coupe d’Europe, ils se sont vite adaptés « aux Latins ».

En Super 15, les mêlées sont ce qu’elles doivent être : un rapport de force. Le but derrière tout ça c’est d’avoir de bons lancements de jeu et un maximum de temps de jeu. Moi je suis très attaché à ça, et je rêve de 50 minutes de temps de jeu effectif. Parfois je sors d’un match et je ne suis même pas fatigué, et moi je suis malheureux de ça. Après pour revenir au Super 15, c’est un championnat où personne ne descend. Si on fait ça en France, le temps de jeu effectif va considérablement augmenter, c’est certain. Ce n’est pas aux arbitres de faire le spectacle, et quand on voit l’attitude de certaines équipes à l’extérieur, il ne faut pas s’étonner qu’il y ait peu de spectacle en Top 14.

 

 Est-ce que tu peux aspirer à des grands matches internationaux, comme Namibie-Géorgie ?

Je suis trop vieux ! Je n’aurais pas dû jouer 18 ans au rugby ! Après des matches de second plan, oui. J’ai déjà arbitré des matches internationaux en moins de 21 ans, j’ai aussi arbitré Suisse-Allemagne. Avec du recul c’est rien, mais moi j’arbitrais en Fédérale 1 à l’époque, et à mes yeux c’était énorme. Je ne regrette pas pour autant d’avoir tant joué au rugby. Je prends ce que j’ai.

Je me dis que je pourrais avoir plus, mais j’ai déjà beaucoup. Je regarde le nombre d’arbitres rêvant d’être sur le terrain de Mayol, Jean-Bouin etc. J’ai arbitré la finale de Fédérale 2 cette saison, ça pouvait d’ailleurs être un piège pour un arbitre de Top 14 parce que si je me ratais sur ce match, ça allait jaser, mais j’ai préparé ce match comme un match de l’élite, et ça s’est très bien passé. Sinon cette année j’ai aussi fait la touche sur la finale de pro D2 et sur Clermont-Castres en barrages, et j’ai aimé prendre part à ces matches, être présent et y participer.

 

 En dehors de la France, quels matches as-tu arbitré ?

J’ai eu de la chance là aussi. J’ai arbitré la finale du championnat de Guyane, du championnat Roumain, j’ai été en Géorgie, en Pologne… plein de pays à découvrir. J’ai aussi fait la touche en coupe d’Europe. Je suis beaucoup le championnat anglais, j’analyse souvent l’arbitrage dans ce championnat et je m’en sers pour m’améliorer. Je m’intéresse à ce que font les autres pour m’enrichir de leur différence.

 

 Justement, la finale de ce championnat anglais s’est jouée sur une décision arbitrale sur la sirène. Est-ce que tu as déjà connu ça en tant qu’arbitre ?

Oui j’ai connu ça. Il faut garder la tête froide. On réfléchit beaucoup. Ma phobie, c’est de siffler une faute que j’aurais été seul à voir, sur un match capital. Mais il ne faut pas penser à la compensation. C’est pas parce qu’on n’a pas sifflé une pénalité contre une équipe en première mi-temps qu’il faut le faire maintenant. Encore une fois, on est très surveillés. Des fois j’entends les commentateurs dire qu’un arbitre a pris un joueur en grippe parce qu’il a sifflé trois fautes contre lui, mais non ! Si on fait ça, c’est parce qu’il a fait trois fautes et c’est tout ! Mais bon, je ne suis pas spécialiste…

 

 Par rapport au fait que tu sois licencié à Saint-Claude, club de Fédérale 3, est-ce qu’il y a des matches que tu n’as pas le droit d’arbitrer ?

Quand tu es en Honneur, tu n’arbitres pas ton club ni ceux de sa poule. Quand tu arbitres en Fédérale, tu n’as pas le droit d’arbitrer des matches concernant une équipe de ton comité. Mais parfois ça va très loin. Une fois, je n’ai pas pu arbitrer Pau-Bordeaux parce que vu de Pau, j’aurais pu être influencé parce que mon club est à 30 minutes d’Oyonnax, avec qui la Section luttait pour la montée. On m’a donc enlevé le match à la dernière minute alors que je n’avais rien à voir avec Oyonnax à l’époque. Aujourd’hui, je ne peux pas arbitrer Oyonnax parce que le club de Saint-Claude a une entente avec l’USO, et en plus je travaille aussi avec Christophe Urios, l’entraîneur oyonnaxien avec qui on s’entraide, comme le font d’ailleurs plusieurs arbitres avec divers clubs pro. De toute façon ça m’arrange de ne pas arbitrer Oyonnax, j’ai peur des ours.

 

 Quel match auquel tu as pris part t’as particulièrement marqué ?

Pendant un match de Pro D2 à La Rochelle en 2010, j’ai été marqué par un geste du capitaine Rochelais Robert Mohr. A la suite d’un deuxième ou troisième plaquage haut contre un joueur de La Rochelle, j’ai fait un avertissement verbal à un joueur adverse, tout le public s’est alors mis à me huer copieusement, en réclamant un carton. Et Mohr s’est tourné vers le public et a fait de grands gestes d’apaisement pour leur dire de se calmer, que ça ne servait à rien de faire ça. Il faut le faire quand même. D’autres capitaines auraient profité de ces huées pour faire pression sur moi. Il est même venu s’excuser de cette « bronca ». Je le respecte pour ça parce que même moi, en tant que joueur, je ne sais pas si je l’aurais fait. C’est un geste d’un grand joueur et d’un grand homme, exceptionnel à mes yeux. Un exemple !

 


 Dans les matches que tu as arbitrés lequel est particulièrement insolite ?

Je suis sur Youtube ! Je suis le premier arbitre à avoir arrêté un match professionnel télévisé en France. C’était Tarbes – Aix-en-Provence, retransmis sur France 3, et il y a eu un orage de grêle. Dès que j’ai vu des éclairs, j’ai tout de suite pensé à Philliponeau, le joueur clermontois foudroyé pendant un match. J’ai alors décidé d’arrêter le match pendant 5 minutes. J’ai fait ça par instinct et règlement. C’était ma première saison en Pro D2 donc je faisais très attention à ce que je faisais. Les dirigeants m’avaient d’autant moins compris que j’étais Franc-Comtois, et donc que je venais de la montagne, où pas mal de matches se font dans la neige. C’était un peu cocasse. Les médias paniquaient parce qu’il fallait reprendre la diffusion du match. Et moi je citais le règlement mot pour mot sur la sécurité des joueurs. Mes proches se foutent encore pas mal de moi à ce sujet, mais au final ça a été une bonne expérience.

 

 

Cette saison tu as aussi arbitré l’ennuyant Toulouse-Brive. Est-ce que toi aussi tu t’es fait chier pendant ce match ?

Toulouse cherchait son jeu et Brive avait du cœur. Ce match a été très dur à gérer. 

 

T’as arbitré Grenoble-Toulon aussi, mais le match aller, t’as eu de la chance. Que penses-tu de la décision de Cardona, sans parler de la vidéo. Toi, dans le match, tu aurais laissé l’avantage ?

C’est marrant, je savais que tu allais me parler de ça. Sans faire d’analyse technique par devoir de réserve, je trouve qu’attaquer l’homme au-delà de l’arbitre, pour un avantage, c’est trop.  On fait tous des erreurs. Oui, y a de l’argent, des enjeux économiques, mais quand même. C’est mauvais pour l’image du rugby. C’est allé beaucoup trop loin, prenons du recul. Je ne dis pas qu’il n’a pas fait d’erreur, mais c’est disproportionné. Je n’aimerais pas que ça m’arrive, et j’ai de la chance que ça ne me soit pas arrivé. On m’a déjà titillé à chaud mais c’est tout. Je comprends leur énervement parfois en revoyant mes vidéos, mais pas à ce point. Les temps changent…

 

Tu la connais la règle des prolongations toi ?

Ça arrive tellement rarement que si on est convoqués pour un match de phase finale, on nous donne un résumé des règles spécifiques à ce genre de rencontre. Je crois que c’est d’abord le nombre d’essais qui départage, ensuite le nombre de pénalités, puis le nombre de drops et le nombre de cartons rouges il me semble, et après tirs aux buts.

 

Etre arbitre, c’est physique. Comment se passe ta préparation ?

Y a des programmes à notre disposition qui nous conseillent, mais rien n’est obligatoire. En tant que semi-pro, je peux maintenant me rapprocher d’un préparateur physique, ce qui est une bonne chose parce qu’on doit avoir une forme parfaite. On n’est pas crédibles si on explique une faute à un joueur en suffoquant. L’arbitre de rugby a un rythme de course très saccadé, pas comme au football où l’effort est plus régulier. Il faut donc faire beaucoup de fractionné, pour être toujours près de l’action.

 

Matthieu Raynal s’est cassé les deux jambes en arbitrant un match. Est-ce que toi tu as déjà eu un accident sur un terrain ?

Oui, pas aussi grave, mais je me suis déjà fait plaquer par un pilier pendant un Stade Français – Bordeaux-Bègles. Ça a bien fait rire mes proches mais sur le coup j’ai eu peur. Je suis aussi tombé quelques fois et alors là c’est un régal pour ceux qui regardent. Mais après le choc de l’image de Raynal, on a quand même été quelques collègues à se tenir très loin des rucks pendant les premiers matches qui suivaient.

 

Franchement, tu les entends toujours les joueurs crier « Marque » ? Parce que t’es censé être à l’autre bout du terrain toi la plupart du temps.

Ça arrive de ne pas pouvoir l’entendre avec l’ambiance dans le stade. Des fois je le devine mais les joueurs sont très intelligents, parce qu’ils font le geste du bras cassé. Ils ont compris que je ne peux pas toujours deviner qu’un joueur a dit « Marque ». C’est important qu’ils fassent la gestuelle.

 

La vidéo a bien augmenté la durée des matches d’une bonne demi-heure, t’es payé en heures supplémentaires pour ça ?

Tu penses que je peux demander ? Plus sérieusement moi, je fais confiance aux hommes. En Honneur ça passe, mais quand c’est télévisé, tout change. Tu as les images, la fameuse Super-loupe à ne pas oublier, et donc on est quasiment obligés de demander la vidéo sur chaque action litigieuse. Parce que si on ne la demande pas, personne ne comprend. C’est très bien pour le jeu brutal. Mais sur les essais aussi, j’aime utiliser la vidéo, parce que les mecs courent le 100 mètres en moins de 11 secondes, pas moi ! Donc j’aime m’appuyer là-dessus pour confirmer mon intuition.

On a tellement créé d’injustices sans la vidéo qu’on ne peut pas s’en plaindre aujourd’hui. Les résultats sont plus justes. Si un jour tout le monde accepte l’erreur d’arbitrage, que ce soient les présidents, les entraîneurs ou encore les joueurs, alors on arrêtera la vidéo. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui et ça ne va pas dans ce sens.

 

Parlons de ton rapport avec le rugby maintenant, réponds rapidement. Une équipe ?

Les All-Blacks.

 

Un joueur ?

Sella.

 

Un geste ?

La passe sur un pas, et le deux-contre-un aussi.

 

Un entraîneur ?

Marc Lièvremont, parce qu’il est Franc-Comtois d’origine et qu’il n’a pas dit UN mot sur l’arbitrage après la finale perdue contre les Blacks. Chapeau !

 

Un match ?

France – Nouvelle-Zélande en 2011. Parce qu’on méritait…

 

Ça arrive souvent qu’un joueur ne connaisse pas une règle élémentaire du rugby ? Sans compter David Marty.

Parfois oui. Généralement par manque de lucidité parce qu’ils sont à chaud dans le match. Le joueur pensait faire la bonne chose mais ce n’était pas le cas. Ils ne sont pas bêtes non plus.

 

Et un entraîneur ? Sans compter Fabien Galthié.

Il va vouloir revenir en phase finale pour prouver à tout le monde qu’il a retenu la leçon.

 

Et un président ? Sans compter Mourad Boudjellal.

Je pense que les règles, il les connait très bien…

 

Les arbitres ont une influence sur les décisions de la FFR ?

Non pas du tout. On est que de simple soldats.

 

Maintenant que tu appliques parfaitement les règles de l’arbitrage, tu as déjà pensé à une reconversion sur le tarmac des aéroports pour guider les avions ?

J’ai postulé à l’aéroport de Lyon Saint-Exupéry. J’attends leur réponse.

 

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Salem Attalah, couleur gazon.

 

 T’as déjà eu la caméra sur toi pendant un match ?

Oui, pour le lever de rideau de la finale de Top 14 en 2013, pour la finale de la coupe de la Fédération. C’était horriblement gênant ce gros bandeau sur la tête. Les gens ne m’ont pas parlé de mon match mais de la tête que j’avais avec la caméra. C’est peut-être intéressant d’avoir cette caméra pour le téléspectateur, mais ce n’est pas encore au point. Alors que le micro c’est très bien et au point. Le téléspectateur comprend mieux ce qu’il se passe sur le terrain, même si parfois on a envie de le débrancher et de s’énerver un bon coup en off.  

 

T’as le droit d’arbitrer du rugby à XIII et à VII ?

C’est comme les joueurs. Ce n’est pas parce qu’on y arrive à XV qu’on s’en sort à VII. Les courses sont totalement différentes, le jeu aussi. Pour ce qui est du XIII, j’ai du mal à m’y intéresser. Par contre, j’aimerais bien arbitrer du handball, parce que j’en ai pratiqué et ça peut ressembler au rugby au niveau de la prise d’intervalles.

 

Un dernier mot à ajouter ?

Comprenez l’arbitrage et vous comprendrez les arbitres. C’est une magnifique aventure sportive et humaine.