Confessions intimes : deux Catalans se livrent
par John Pils

  • 03 janvier 2019
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En hiver, période sombre, il faut s’occuper des personnes vulnérables et en danger. À la Boucherie, on se soucie de nos bouchers supporters de l’USAP. C’est important de prendre des nouvelles de gens en difficulté. L’AG et GLM ont préféré rester anonymes afin de ne pas subir les quolibets. Comme nous respectons leur douleur, il en sera de même pour cette décision. Le coming-out catalan n’est pas chose facile. Ils ont malgré tout accepté de nous donner leur point de vue sur leur club chéri à l’agonie.

 

Tout d’abord, bonjour. Merci de nous accorder un peu de temps. Pouvez-vous nous expliquer comment devient on supporter de l’USAP ?

 

L’AG : Avec une bonne dose d’autodérision, le goût des causes perdues d’avance, par refus de la facilité, une farouche volonté de se dissocier des masses hurlantes : tous ces principes qui forment le socle du Davidmartysme, religion aujourd’hui tombée en déshérence mais qui domina l’Occident du début du XXème siècle.

 

GLM : Quand on naît à l’ombre du Canigou, bercé par les embruns de la Têt, les Dieux de l’ovalie te filent le choix entre la peste et le choléra. En gros, soit tu choisis de devenir supporter du feu XIII Catalan, soit de l’USAP. La croix est toute aussi lourde à porter entre un sport anonyme et l’autre qui ne l’est pas assez. Du coup ce sont tes gènes qui prennent le dessus. Les miens m’autorisaient seulement à être plus con en dehors des terrains que dessus, du coup c’est tout naturellement que le XV a pris le dessus sur le XIII. Et puis l’USAP, ce n’est pas un club de rugby, c’est un centre social. Gamin, on m’emmenait à Aimé Giral, centre névralgique de la ville où se retrouvaient des gens de tous horizons, à demi-saouls, beuglants des obscénités sur les prétendues mœurs des adversaires, de l’arbitre et de leurs mères, quémandant à des Moscato et consorts de leur montrer le cul, ça marque un gamin à vie ce genre de truc.

 

Après de longues saisons de purgatoire en ProD2, comment abordiez-vous le retour en Top14 ?

 

L’AG: Avec un immense soulagement. Les gens qui ne sont pas allés en ProD2 depuis longtemps ne peuvent pas imaginer le cauchemar qu’est ce championnat. Comme dans le film 6ème sens, la moitié des clubs qui y évoluent ne savent pas qu’ils sont déjà morts et l’autre moitié sont des créatures de Frankenstein, amoncellement hétéroclite de morceaux de joueurs qu’un président fou tente d’amalgamer avec du pognon. Au début, ils bougent, mais on sait tous que ça ne durera pas.
Il faut quand même imaginer que chaque saison, Bayonne et Montauban sont des prétendants à la montée. Alors qu’en ce moment, le leader c’est Nevers… On trouve aussi des clubs comme Soyaux-Angoulême, Vannes ou Provence Rugby. T’imagines ? Le club n’a tellement pas d’identité qu’ils se sont sentis obligés de préciser le sport qui est pratiqué par l’équipe ?

 
La ProD2 c’est un estomac : si tu y restes trop longtemps, les sucs gastriques réalisent leur processus de décomposition et tu finis éjecté par le sphincter qui t’envoie en Fédérale 1 (ou plus bas si le mec qui s’occupait du budget a passé son BTS Comptabilité dans la même école que le comptable de la FFR).
Avec un peu de chance, un refoulement peut t’expulser par le haut, vers le Top 14. Mais forcément, tu es beaucoup moins sexy que lors de ton dernier passage.

 

GLM : C’est bien d’aborder la question sous l’angle août 2018. Après deux mois bien trop courts à me bourrer la gueule pour fêter le titre, j’étais content qu’on retrouve enfin notre place. Je dis « la nôtre » parce qu’on manquait à tout le monde. Les gens devaient en avoir foutrement marre de se moquer du folklore toulonnais. Du coup on a repris ce qui nous appartenait, la place d’amuseur public. Nous on est moches, on sent mauvais, on parle fort, on fait griller sur des ronds-point (de rien pour l’idée les gilets jaunes), et en plus on aime ça. Sportivement, après les matchs amicaux on était champions d’Europe, alors franchement pour tous les supporters la saison était déjà pliée. Voyez-vous LE CATALAN est fier mais il a peu de mémoire, du coup le Turboboulard a pris le pas sur la raison. L’excès tu l’aimes ou tu le quittes.

 

Quel est votre bilan de la saison en cours ? 

 

L’AG : Pour l’instant, je pense qu’une certaine régularité mathématique se fait jour dans le parcours de l’équipe. On est dans la constance, dira-t-on.
Derrière le bilan comptable mitigé (euphémisme poli), il faut savoir que l’USAP est l’équipe du Top 14 qui a le plus fort taux de possession (on est les Belges du Top 14), celle qui joue le plus de ballon, la deuxième équipe qui se fait le plus de passes etc… On tient le ballon mais il y a une inefficacité chronique, on ne marque jamais. C’est révélateur d’une équipe qui n’y arrive pas, dans laquelle il manque tout ce qui gravite autour de la notion de finisseur (la gestion des fins d’action, la patience pour prendre des points quand on peut, la lucidité dans les moments de moins bien).
Et puis certaines lacunes défensives criantes n’aident pas.

 

GLM : Force est de constater que ça ne se passe pas vraiment comme on le voulait. Après 13 matchs pour tout autant de défaites c’est la régularité qui prédomine certes. Maintenant la seule chose qui l’explique n’est pas rugbystique malheureusement. Mon comparse s’étend à chercher des raisons qui n’existent pas en faisant fi de la vox populi. En effet, tout est de la faute des arbitres.

 

Depuis toujours, les facteurs ont une aversion particulière pour le Sang, l’Or et le Bleu Azur qui marquent notre tunique. Alors non l’USAP ne doute pas, ses supporters non plus d’ailleurs, mais toi le supporter du Connacht ou de l’ennemi septimanien, dis-toi bien que quand tu viens te garer aux abords de notre stade pour venir supporter ton équipe de faces de pains sucés, s’il manque un rétroviseur ou deux jantes à ta bagnole quand tu y reviens, c’est qu’il n’y a pas de hasard.

 

Enlever les grilles autour du terrain à Aimé Giral, était-ce vraiment une bonne idée ? 

 

L’AG : Oui. Le projet initial consistait à enlever les grilles tout autour du terrain pour les installer devant la ligne d’en-but catalane. On les changeait de côté à la mi-temps, ça donnait de l’emploi dans un département économiquement sinistré et seule notre indiscipline chronique aurait donné des points à nos adversaires : tout le monde était gagnant ! Je ne dis pas qu’on aurait gagné davantage de matches à domicile car on fait un paquet de fautes et d’en-avants mais on aurait au moins limité les essais encaissés…

 
Paul Goze, président de la Ligue Nationale de Rugby, a refusé. Soi-disant que ce serait « contraire aux valeurs de l’éthique et du sport ». Venant du mec qui s’est barré comme un voleur en 2012 en laissant une ardoise qu’on ne voit même pas en Cerdagne, ça ne manque pas de piquant.
Et puis c’est bon pour le tourisme, principal pourvoyeur de devise des Pyrénées-Orientales. Le Catalan, être farouche qui habite la plus belle région du monde, souffrait d’une image de rustre inhospitalier.
Cette saison de l’USAP montre que la Catalogne est une terre accueillante, dont les habitants se révèlent cordiaux avec les étrangers de passage, leur apportant toute l’aide requise dans la réalisation de leurs projets sportifs.

 

GLM : Oui je suis d’accord, c’était une super idée. On avait d’abord pensé à en mettre de plus hautes pour contrer les velléités d’un public de plus en plus chaud ou à carrément mettre des barbelés mais finalement je trouve ça bien. Je vois ça du côté des supporters adverses, ça doit être plaisant.

 

Je m’explique : tout le monde a vu Jurassic Park ? Et bien c’est pareil : visiter des réserves sauvages c’est tout de même plus attrayant que des zoos. Imaginez un instant ce supporter du Métro 92 qui, n’hésitant pas un instant à braver le danger, vient passer son week-end en pays catalan et se retrouve à Aimé-Giral. Déjà il y voit des supporters, ce qui pour ce grand benêt constitue une première. Ensuite les voir en semi-liberté comme ça, errer dans les allées, titubants, hurlants, se rassemblant avec leurs congénères c’est terriblement pittoresque trouve-je. Bref non, c’est bien qu’il n’y ait plus le grillage, les joueurs peuvent désormais menacer directement les spectateurs du pesage, ça calme et les uns et les autres.

 

Si vous récupériez la présidence du club, quelles seraient vos trois premières mesures ?

 

L’AG : Je compulserais de manière exhaustive tout ce qui se dit sur le club, ses joueurs et dirigeants sur les réseaux sociaux (Twitter, Facebook, commentaires de Rugbyrama, forums). Et je pense que ça entraînerait une telle aversion pour le genre humain que je me suiciderais en m’immolant sur un bûcher de Bescherelle.

 

GLM : Je commencerais par m’entourer d’une solide équipe. J’entends par là des gens qui connaissent l’histoire de ce club et ses valeurs ancestrales. Moi président, je nommerais David Marty Manager Général du « cluP » à vie. Moi Président, je nommerais Jean-Pierre Perez entraîneur de la défense et préparateur mental à vie. Moi Président, je ferais revenir Marc Lièvremont et je le licencierais aussitôt (juste pour mon plaisir personnel). Moi Président, je nommerais Marius Tincu et Michel Konieck entraîneurs des avants. Moi Président je bannirais à vie le concept même des ¾ parce qu’il faut bien l’avouer ça ne sert à rien. Moi Président, si tant est que nous étions obligé par le règlement fédéral de présenter des joueurs dit « arrières » sur la feuille de match, je nommerais Didier Sanchez entraîneur de cette ligne. Pour finir, moi Président, je nommerais Christophe Porcu à la tête du centre de déformation.
Ça fait plus de 3 mesures mais je t’emmerde.

 

Comment prédisez vous la fin de saison ?

 

L’AG : Paraphrasant la Catalane Dani, comme un boomerang. La première victoire constituera un déclic pour un groupe, un peuple qui n’y croyait plus jusqu’alors. S’en suivra alors une série de 10 victoires consécutives qui effacera des tablettes l’infamante litanie de défaites originelles. Et l’USAP jouera sa place dans les 6 lors de l’ultime journée, à Ernest-Wallon.

 

GLM : À l’image du championnat, je l’imagine longue et dure. (Oui CMB)
Je mise sur une place de 13ème devant Toulon qui dès l’année suivante prouvera à tout le monde que la PRO D2 c’est vraiment de la merde grâce à son équipe Jonah Lomu qui marquera 100 points de moyenne par match.
Cela nous offrirait donc un barrage contre Nevers que l’on gagnera parce que bon faut pas déconner non plus : tout monde nous déteste mais là c’est Nevers quoi. Personne n’a envie d’aller là-bas, ne sachant même pas le pointer sur une carte.

 

Pensez vous que l’USAP a un avenir au haut niveau ?

 

L’AG : Les récentes prolongations de joueurs et du staff montrent en tout cas qu’il y a un avenir pour le club, quelle que soit l’issue (même funeste) de cette saison. Après, peut-on considérer le Top 14 comme du haut niveau ? L’entretien conjoint accordé par Rivière et Lanta à l’Equipe de ce samedi nous laisse à croire qu’un projet se structure sur le long terme et que cette saison n’est qu’une péripétie dans l’histoire du club.

 

GLM : La question rhétorique de mon comparse trouve tout son sens cette saison. Peut-on dire que le XV de France battrait l’USAP ? Rien n’en est moins sûr. Alors mélanger haut niveau et Top 14 reste un risque que je te laisse libre de prendre. Après je reste persuadé qu’on a notre place quelque part. Au rugby je ne sais pas, mais on est super forts pour faire parler de nous, alors en politique peut-être ou sur des ronds-points.

 

Indépendance loupée, USAP bon dernier, Kendji n’a gagné qu’un seul NRJ Music Award… pourriez-vous nous donner un conseil pour remonter le moral des Catalans ?

 

GLM : Encore une fois l’arbitrage ne nous a pas été favorable sur ce terrain-là non plus. Rappelons que cette fois-ci l’arbitre a fini au placard, comme quoi tout espoir est permis. Concernant cette blague douteuse et terriblement raciste à laquelle tu fais allusion, je te ferai remarquer que ceux qui connaissent un peu notre région te parleront de Balbino Medelin et de sa célèbre chanson Perpignan plutôt que d’un Périgourdin gominé.
Pour les conseils, rien de plus simple, la proximité entre les putes et l’alcool pas cher fait déjà de nous des imbéciles heureux, il suffit d’insister sur l’un ou l’autre.