Jour de Brennus
par Thomakaitaci

  • 15 juin 2015
  • 32

 

Par Thomakaitaci,

 

Samedi 13 juin, 14h30, je ne suis déjà plus très sobre. La soirée du vendredi dans une péniche miteuse sur la Seine a laissé quelques traces. A la base, j’étais à Paris pour d’autres raisons que le rugby. Mais l’occasion d’aller au Stade de France est trop belle . C’est pas la première fois, non. Je commence à avoir un CV intéressant en finales perdues. Le trou est fait, cicatrisé, plus besoin de vaseline. C’est pas encore devenu un plaisir, mais au moins, ça ne fait plus trop mal.

Mes acolytes de toujours sont restés à Clermont, l’ambiance sera plus sereine. Un mélange étrange entre le reste de vase de la veille et l’envie d’observer un peu, un jour de finale à Paris. 14h30, on zone dans l’appart’, on déniche une pépite auvergnate, ringarde et bien réac’, sur Youtube, on comate devant le karaté. 16h00, ah tiens, y’a Maxime Machenaud en photo sur Twitter. Ah oui, c’est vrai, y’a un truc de prévu sur le Champ de Mars. Bon aller on va y faire un tour. 


16h30, le choc des cultures. Je me suis toujours demandé ce qu’avait pu se passer dans la tête des Espagnols et des Aztèques quand ils se sont rencontrés. Bon là, c’était plus proche de Mars Attacks, quand même. Faut voir le truc, des types déguisés en Gaulois, dans des couleurs jaunes, des provinciaux qui s’émerveillent ou vomissent, au choix, sur le moindre brin d’herbe parisien, des Parisiens moyens interloqués mais heureux de voir que leur conception de la province colle parfaitement avec ce qui se déploie sous leur yeux. 2015, c’est l’époque où les vendeurs à la sauvette vendent plus de selfie sticks que de mini-Tours Eiffel. 

On prend une bière, on se pose dans l’herbe. La Rugby Party est un bide. Rien de vraiment surprenant : un chauffeur de foule avec une gouffa qui ferait pâlir d’envie Kolelishvili et Gérondeau, des danseuses en string et en plume, des joueurs has-been (Chabal, Williams) ou en manque d’affection (Machenaud) venus s’illusionner de leur popularité. Et puis des valeurs ©, des putains de valeurs, un dégueulis de valeurs. Avec en point d’orgue, ces séances collectives de Haka, si ridicules. Mais bon, la ville de Brive et Mazda peuvent dormir tranquilles, leur record mondial n’a pas été inquiété. 

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(crédits photo : Cyberbougnat)


La finale du Top 14, avant d’être un match, c’est un grand cirque, une grande kermesse. Champ de Mars, c’est pas là que tu vas avoir les mecs qui te mettent l’ambiance, qui lancent des chants, qui chambrent. Non, là c’est familial, on vient déguisé, on achète des produits dérivés, on maquille les gosses, et on fait des selfies. C’est le passage de la caravane du Tour de France, pareil. Bon pour le mélange des supporters, on repassera. Y’a que du jaune, ou presque. Il faut dire que le supporter parisien est une espèce assez rare et que, j’ai bien eu l’impression, que la grande majorité des locaux en avait pas grand-chose à branler. Y’a bien quelques Toulonnais – qu’on repère facilement même sans leur maillots mais avec leur bronzage orange, leur tatouage tribal et leurs fausses lunettes de soleil Dior – mais globalement, c’était à chier. Vers 18h00, lassés du 15987e ICI, ICI C’EST MONTFERRAND et des beaufs qui soufflent à perdre haleine dans leur trompette en plastique, nous partîmes vers le RER. 

Les « jaunards » s’engouffrent dans la bouche de la station. On sent une excitation certaine de ceux qui n’ont l’habitude de n’avoir qu’une seule ligne de tramway, et encore, un tramway monté sur pneus. Mais pour pour le coup, si je parle de cette excitation, c’est que je l’aie connue moi-même, il y a quelques années. On passe rapidement sur les deux, trois quolibets douteux entendus gare du Nord. Banania, Bamboula, c’est aussi ça, parfois, les Valeurs ©. Mais ne faisons pas de sensationnalisme. Ce fut disparate et rapidement couvert par quelques… ICI ICI C’EST MONTFERRAND. Au final, je crois que je préférais les réflexions racistes. 

Sur le parvis du Stade, l’ambiance ressemble déjà un peu plus à quelque chose. Des chants, des tambours. C’est tout de même assez mou. Sauf pour les mecs derrière les comptoirs qui suent de grosses perles pour servir les merguez et autres denrées raffinées. D’ailleurs, c’est le moment de faire un éloge de la merguez dyonisienne, beaucoup plus élaborée que la merguez bordelaise. Bon, en gros, à Saint-Denis, il en filait deux par pain, avec mayonnaise illimitée, à Bordeaux, la semaine dernière, c’était une seule, pour la modique somme de 5 euros. Ces petits détails sont beaucoup plus importants que l’on ne pense (et hop, je viens de glisser trois-quatre lignes gratuites sur un bout de viande, ça fait toujours ça de moins à écrire sur le match). 

19h30, les gens se pressent pour rentrer dans le virage nord désormais. Les agents du Stade de France, toujours à la pointe de l’idée débile, après avoir interdit les bâtons en plastique des drapeaux donnés par les clubs une année, puis interdit l’entrée des drapeaux régionaux une autre, trient les verres. Pour rentrer au stade, tu peux le faire avec ton verre de bière, mais il faut que celui-ci soit sérigraphié Stade de France. Sinon c’est mort. Non mais. (Et hop-là, encore un peu de place gagnée sur le match).

Dans la tribune, on retrouve le panel sociologique du supporter de rugby : la famille bidochon, le groupe de potes complètement tordu dont un sur deux a envoyé un message à ses parents pour leur demander de lui dire le résultat final, le groupe de cadre sup qui s’autorise une virée dans la populasse mais qui arbore à la place du maillot souvent une chemise blanche ou bleu ciel griffée avec le logo du club, enfin, les moustachus un peu rougis par le cocktail terrible : bière, vin rouge et soleil couchant. Et puis moi, au milieu, un peu de tout ça à la fois. 

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20h45. Le Spectacle commence. A la Ligue, ils ont sans doute une commission « Spectacle d’avant-match ». J’imagine bien un parfait mélange entre le pubard de 99 francs et le baron provincial ventripotent. L’idée générale, c’est : « Il faut que ça claque, mais en gardant le côté beauf, craignos ». Du coup, des meufs à poil. C’est le plus important. Ensuite, trouver un stratagème pour masquer les meufs dans un concept plus large, histoire de pas passer pour des pervers fini. Bon, à Bordeaux, c’était un mec en jet pack. Mouais, peu mieux faire. A Paris, un char en forme de navire qui fait le tour du stade. C’est parfait, ça fait marrer les gosses, ça fait bander les vieux. Contrat rempli. 

21h14. Le match est fini. Parra a loupé une pénalité à 22m, Bardy a pris un jaune. Ok, c’est moins spectaculaire que contre les Saracens l’an dernier, mais quand on connait Clermont on sait qu’un tel début de match, il n’y aura pas de miracle. Alors c’est rigolo, on voit des types qui écartent souvent, mais ne rentrent jamais les courses. Du coup, tout le match, ils se font pousser gentiment en touche. Parfois, ils jouent au pied. C’est monotone. Dans les tribunes, seuls les puceaux y croient encore. Autant, contre Toulon, ils ont sorti les tripes contre meilleurs qu’eux, autant là, y’en a pas un qui marche droit. 

23h. Apparemment y’a eu un match de rugby. Ils filent le bouclard aux mecs de Paris. J’avais trouvé cette exhibition de lutte gréco-romaine un peu longue. Ensuite j’ai cru qu’ils avaient organisé la finale de ProD2 en lever de rideau. Non non. Ok. Clermont a encore perdu. Je ne ressens rien. En fait, j’ai fini par m’en branler. Mon pote, à côté de moi, pour sa première finale, a un peu plus de mal. Il faut dire qu’il est auvergnat depuis pas longtemps, par imbrication charnelle, pour rester dans la bienséance de la langue française.

Moi si j’en ai rien à foutre, c’est pas de la désaffection ou une connerie similaire répétée en long, en large et en travers dans l’Equipe et Rugbyrama, mais que cette année, c’était tellement laid qu’il était difficile de s’enthousiasmer. Non parce que si deux finales ça impressionne les mecs qui voient du rugby une fois par an, c’est l’arbre qui cache la forêt. En terme de jeu et de niveau, Clermont a été d’une pauvreté assez affligeante sur tout le long de la saison. Bilan à peine contrasté par les matchs contre Northampton et au Munster. Donc, quand « l’armée jaûne » en aura fini de taper sur De Cromières et Lhermet, on pourra commencer à s’interroger sur l’apport réel d’Azéma en tant qu’entraineur. Le « nouveau Novès » qu’on l’appelle. Il part sur de très bonnes bases. 

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Le Stade Français ? Kesseussé ?


23h30, on repart tranquillement du Stade de France vers le centre de Paris, retrouver Ovale Masqué, caché derrière un verre de bière, dans un bistrot dont on ne citera pas le nom pour ne pas nuire à notre réputation fragile. Ce qui est bien avec les finales Paris-Clermont c’est que le retour est assez fluide. Les Parisiens sont pas trop du genre à faire la fête après une victoire en finale. Les voisins ne se sont jamais plaints d’une victoire du Stade Français. 2h00 du matin, il est temps de rentrer se pieuter. Et de se dire que Pascal Papé est champion de France, tout n’est pas si cruel dans ce monde.