« Vas-y, mets-toi à l’aile… »
par John Pils

  • 18 septembre 2018
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Nous sommes fin septembre, Dylan a 15 ans, il fait son premier entraînement de rugby dans le petit club de sa ville. Personne ne sait trop ce qu’il fait là. Il a un short trop long, des chaussettes blanches de tennis et des moulés que son cousin lui a prêtés. Il imite les autres pendant l’échauffement, systématiquement devant le ballon lors du touché, il ne pige pas non plus grand chose aux exercices qui s’enchaînent. Après une heure durant laquelle il est totalement paumé, le coach divise le groupe en deux. « Kevin chasuble, Jordan non… » etc. Il termine par Dylan, visiblement ennuyé l’entraîneur finit par lui dire :

 

« Vas-y, mets-toi à l’aile ! »

 

Pourtant Dylan ne court pas spécialement vite, il n’est pas plus habile que les autres et il ne sait pas du tout défendre. Mais bon : « Faut bien débuter quelque part. »

 

La suite, on la connaît tous. Dylan est totalement perdu, il est seul, paniqué sur son aile durant de longues minutes. Lors de la seule passe qui lui est destinée, il est tellement surpris qu’il fait un lamentable en-avant. « Bah alors le nouveau t’as pas de mains ? Enlève tes moufles ! ».

En défense, ce n’est guère mieux. Dylan a bien essayé d’attraper son vis-à-vis en l’agrippant au short les yeux fermés, mais son adversaire a marqué trois essais. Pourtant on lui avait bien expliqué : « À l’aile c’est pas dur, tu prends le dernier ! »

 

Et durant les entraînements qui suivent le programme ne risque pas de vraiment changer pour lui. Lors de son premier vrai ballon, il se fera lamentablement pousser en touche : « Bah alors t’as peur du contact, t’es pas en sucre ! Et puis Dylan, tu sais, la touche c’est le meilleur défenseur ! »
Sous sa première chandelle, il se retournera un doigt en tendant les bras pour attraper le ballon au dessus de sa tête : « Mets des lentilles !!! »

 
 

« Youhou, mon premier ballon en match ! »

 

Collé à sa ligne de touche deux soirs par semaine en attendant un hypothétique ballon, on voit mal comment Dylan pourrait progresser ou même prendre du plaisir. Mais bon, ses parents ont tout de même payé 150€ de licence. Alors Dylan s’accroche. Pourtant c’est pas évident, ses coéquipiers le chambrent et son coach ne le fait jouer que des bouts de matchs sans enjeux.

 

Le rugby se joue à 15 mais à petit niveau on a bien compris qu’à 13 on pouvait s’en sortir quand même. Les maillots 11 et 14 sont là pour faire un peu jouer les nouveaux et surtout éviter le forfait.

C’est donc logiquement qu’une fois les entraînements sous la bruine arrivés, il passera ses soirées d’hiver à jouer à Fortnite plutôt que de choper une pneumonie.

 
Des Dylan on en a tous connu et ils sont rarement arrivés en senior. On les recroise quelques années plus tard, on a souvent oublié leur prénom. On parle deux minutes avec eux mais on a rien à leur dire. Quand on les regarde s’éloigner, on a cette pointe de nostalgie de nos années cadets. C’était pas un mauvais bougre ce Dylan. Il est devenu costaud en plus, peut-être aurait-il été un bon flanker, on ne saura jamais.
 
Mais bon, il faut bien quelqu’un sur qui balancer des boulettes de boue quand le coach explique les exercices. Rien que pour ça : merci Dylan.