La Tectonique des Packs
par Mathieu Lourdot

  • 23 décembre 2015
  • 14

Par Mathieu Lourdot

« Il s’est fait plier tout le match, il est mauvais.
–    Mais non, c’est son vis-à-vis qui poussait en travers.
–    Oui, puis l’autre 9 qui introduisait directement en 2ème ligne
–    Au  moins dans le Sud, les mêlées sont stables
–    Oui mais les arbitres ne les arbitrent plus là-bas ».

Voici une conversation que n’importe qui pourra entendre le lundi matin autour de la machine à café sous réserve qu’il habite au sud de la Loire, qu’il ait un boulot et/ou des collègues cools.

La mêlée reste un secteur majeur pour toute équipe de Top 14 car elle permet de récolter des pénalités, de fixer l’adversaire pour lancer le jeu, de concentrer des joueurs pour lancer des combinaisons… Non en fait, ça sert juste à gagner des pénalités.

« T’es jamais plié Debaty d’ta vie, ferme ton gueule » Géorgien anonyme du XVIème siècle.

Cette phrase suffirait presque à expliquer le concept de la mêlée, pour la comprendre, il faut y avoir participé. C’est pourquoi, le supporter lambda n’y comprend généralement pas grand-chose, comme la plupart des arbitres d’ailleurs.

 

« EEEEH ! La mélée c’est trop bien. Si on l’enlève autant se mettre
 en tutu avec une plume dans le fion. Beurps ! »
 

Dans les bouquins, la mêlée est définie comme étant un tas de bidoche composé de 16 bonshommes d’un poids moyen situé entre 90 et 150 kilos et répartis en 2 équipes. La LNR fixe des conditions encore plus draconiennes en imposant un quota d’au moins 2 Géorgiens et 2 Sud-Africains par équipe pour obtenir une mêlée labellisée Top 14©.

Il y a donc 3 premières lignes (3 petits gros) qui sont les roues de la mêlée qui transmettent et orientent la puissance, 2 deuxième ligne (2 grands) qui sont le moteur et 3 troisièmes ligne (les gros et grands mais qui courent) qui sont le volant qui orientent la poussée. Les joueurs du pack se lient ensemble dans une sorte de câlin géant pour aller taper dans les gars d’en face qui sont organisés de la même façon.

 

L’arbitre va ensuite annoncer les commandements (qui changent chaque année comme les règles d’ailleurs) :

–    FLEXION (CROUCH en Anglais) : les 1ères lignes se fléchissent et se placent tempe contre tempe, les autres se lèvent.
–    LIER (BIND) :  les piliers de chaque équipe utilisent leur bras libre pour se lier à leur vis-à-vis.
–    JEU (SET) : Impact entre les 2 packs. Après l’impact, les joueurs reprennent leurs appuis et la mêlée doit rester stable.
–    OUI NEUF ! (qui n’existe plus) : le 9 de l’équipe qui a le ballon introduit bien droit, les packs poussent  et les talonneurs tentent de ramener le ballon dans leur camp à l’aide de leur pied (celui dont l’équipe a l’introduction a l’avantage car son 9 pourra lui annoncer l’introduction par une claque sur le cul ou en posant le ballon sur sa main) jusqu’à ce qu’il arrive dans les pieds de son n°8 qui s’occupera de trier le ballon. Petite subtilité, le 9 peut aussi incliner légèrement son ballon ce qui aura pour effet de le ramener vers son équipe, c’est interdit mais comme on dit « Pas vu, pas pris ».

 

Tout cela paraît pourtant clair comme Jonny Wilkinson sortant d’un rade toulonnais, mais pourquoi ça ne se passe jamais comme ça ?

 

Si l’on reste tout d’abord sur la séquence avant introduction (Crouch, Bind, Set), plein de paramètres entrent en jeu et peuvent déboucher sur une faute directement ou indirectement.

Dès la flexion, chaque 1ère ligne cherchera à aller chercher l’adversaire au plus bas afin d’avoir plus de force que lui.

La liaison permet au pilier de « travailler » son vis-à-vis (en le tirant vers le bas par exemple). Refuser la liaison permet par exemple d’effacer son épaule, l’adversaire tombera donc dans le vide au moment de l’impact et écroulera.

L’impact, outre un certain aspect psychologique (appelé le KIKALAPLUGROSSE) permet surtout de se placer. En effet, le pilier qui remporte l’impact aura plus d’espace pour se déployer et pourra passer sous son adversaire qui ayant subi se retrouvera mal placé (soit trop haut, soit avec de mauvais appuis, soit « assis sur ses talons ») et subira sur la poussée. Anticiper légèrement l’impact donne donc un gros avantage. Toutefois, le changement de règle (comme chaque année) introduisant la liaison avant l’impact (et donc des premières lignes beaucoup plus proches) a franchement diminué la puissance de celui-ci et donc l’aspect psychologique. Celui-ci ne sert désormais plus qu’à se placer.

 

On passe ensuite à la séquence après introduction. Officiellement, la poussée se fait bien droit (ni vers l’intérieur ni vers l’extérieur) et à plat (ni vers le haut, ni vers le bas). La réalité est toute autre.

L’impact permet de se placer comme il l’a été dit auparavant. Comme dans tout sport de combat, plus on est bas, plus on est fort. Chaque pilier essaiera de passer sous son vis-à-vis pour prendre l’avantage. Celui qui passe dessous, s’il pousse bien à plat, fait plier son adversaire qui se retrouve à manger du gazon. Il peut aussi pousser légèrement vers le haut ce qui lui coupera la respiration et le poussera à relever. Heureusement, la mêlée est comme la vie, totalement injuste. Le pilier droit est seul contre 2 adversaires (le gaucher et le talon adverse), pour lui, passer sous le gaucher adverse est une question de survie sous peine de connaitre la sanction expliquée ci-dessus. Un gaucher qui se retrouve au-dessus chargera un peu mais pourra toujours s’en sortir sans trop de casse.

Il est aussi possible de pousser en travers mais c’est de la triche. Le pilier poussera vers l’intérieur ce qui aura pour effet de déstabiliser la mêlée en la faisant tourner de manière incontrôlée. Le droitier qui pousse en travers pourra plier le talonneur adverse en lui écrasant le thorax ce qui va l’asphyxier et le forcer à relever (il pourra y laisser une ou deux côtes au passage, plaisir d’offrir).

 

Il existe une dernière règle d’or, non écrite, qui tend à disparaître en même temps que les valeurs (c). Cette dernière stipule qu’un talonneur ne peut aller chercher le ballon sur l’introduction adverse. L’arbitre n’appliquant que les règles écrites, il est toujours laxiste sur ce point ce qui oblige les 2èmes lignes à faire la police. En effet, ces derniers devraient être liés entre-eux et liés au pilier ce qui ne laisse pas de bras disponible pour faire régner l’ordre (à part dans la franchise des Fukushima Gammarays, aucun 2ème ligne ne possède 3 bras). Le seconde ligne lâche donc la liaison avec son pilier pour envoyer une marmite au talonneur adverse qui, les bras pris, ne peut se protéger. Ce dernier appliquera donc une autre règle qui dispose qu’une mêlée relevée doit être immédiatement suivie d’une bonne vieille générale.

 

 

Pour conclure, on peut donc voir que la mêlée repose sur de nombreuses règles écrites ou non. A la lumière de cet exposé, on peut donc affirmer que le pilier ventripotent au regard vide possède un QI supérieur au numéro qu’il porte dans le dos et que son boulot nécessite bien une certaine technique qui est surement aussi difficile à assimiler que le fait de savoir que le rugby se joue avec un ballon.

 

Petit bonus : Oui cet homme possède bien une certaine forme d’intelligence (on recherche laquelle par contre).