N’envoyez plus de roses…
par La Boucherie

  • 05 octobre 2015
  • 54

 

Par Vern Dublogue,

 

On aime bien les Anglais lorsqu’ils perdent.

Leur arrogance redevient fierté et la valeur de la victoire n’en est qu’amplifiée par l’effort surhumain qu’ils produisent pour masquer leur morgue derrière de feintes et très sobres félicitations envers les vainqueurs. On appelle cela « Fair Play ». En français, « être bon joueur ». Mais qui, dans ce monde où l’échec est une malédiction alors qu’il est l’état habituel de l’humanité, a envie d’être bon joueur ?

L’Anglais intériorise la défaite. On peut lui reconnaître cette qualité : il n’accuse personne d’autre que lui. Qualité qui n’est est pas une. Psychanalytiquement, cela s’explique sans doute par son complexe de supériorité : puisque personne n’est, naturellement, en mesure de battre un Anglais, si l’Anglais est vaincu, la seule cause provient d’une faiblesse personnelle – et passagère.
Si De Gaulle avait assisté au match hier soir, il aurait dit : « C’est un grand peuple ». Malraux, dans sa naïveté exacerbée par la brillante victoire antipodienne, aurait répliqué : « Les Australiens ? ». De Gaulle, hiératique et plus seul au monde que jamais : « Non, les Anglais ».

Au-delà des masques et des simulacres, au-delà de la malsaine satisfaction qui s’est emparée de nous, au-delà des sempiternels commentaires des consultants, que peut-on retirer de l’éphémère parcours des chevaliers à la rose ?

Tout d’abord, que j’ai pris plus de plaisir à regarder leurs matches que ceux de nos coqs. Qu’avec Angleterre – Galles et Australie – Angleterre, on a assisté, de même que pendant Afrique du Sud – Japon, à ce qu’une coupe du monde produit de mieux et ce qui restait, jusqu’alors, une spécialité française justement, c’est à dire la défaite de celui qui doit gagner. Sauf que, contrairement aux Français, ce n’est pas l’équipe qui insulte le rugby qui l’emporte. Japonais, Australiens et Gallois ont joué, et bien joué et ne se sont pas contenté d’empêcher leur adversaire de développer leur jeu.

Chris Robshaw s’est confondu en excuses après la défaite contre Galles et va certainement s’attirer les foudres de tous les commentateurs. Mais qu’ont-ils donc à se reprocher, ces Anglais ? Rien. Ils ont joué. Jusqu’au bout. Jusqu’à être punis par deux fois en toute fin de match, ne parvenant ni à arracher le nul contre les Gallois, ni à sauver l’honneur contre les Australiens. Mais ils n’ont jamais renié leurs principes, ont toujours joué pour la gagne et pas pour de mesquins arrangements comptables. D’ailleurs, un point de plus n’aurait rien changé au résultat final…

L’Angleterre de 2003 avait réussi une quasi parfaite alchimie entre anciens et jeunes, avec, en prime, un maître à jouer capable de les porter dans les moments décisifs. L’Angleterre de 2015 est – peut-être – la plus séduisante de toute l’histoire récente. Mais, si elle ne manque pas de talent, elle manque certainement d’expérience. Nul doute que cet échec les marquera au fer rouge d’un talisman inoubliable et il est plausible, voire probable, que cette élimination prématurée marque le début d’une nouvelle et belle histoire. Quatre ans avant France 98, il y avait eu France 94…

Enfin, ce cataclysme sportif marque la victoire d’un certain rugby. Matt Giteau, expatrié et retraité international de longue date, a planté le dernier pieu dans le cœur de la rose : comme un symbole ®. Nick Abendannon et les frères Armittage auront certainement apprécié depuis leur canapé. Stuart Lancaster s’est certainement fragilisé en allant au bout de sa logique de ne sélectionner que des joueurs restés au pays.

Et puisque cet échec sera analysé à l’aune du résultat et non de la manière, il y a fort à parier que c’est bien le rugby efficace à tout prix, moche et comptable, estampillé Top 14, qui sera renforcé. Car c’est toute une politique qui est remise en cause, politique pourtant maintes fois vantée – et enviée – au cours des quatre dernières années, par les media français notamment. Une politique de promotion de la formation, d’encadrement réel de la masse salariale et de priorité à l’équipe nationale plutôt qu’au championnat domestique, en tout cas de ménagement optimal des intérêts des uns et des autres.

Alors que ce même samedi, se jouait, dans l’indifférence générale, la « MATMUT Cup » entre le RM92 et le LOU, grands consommateurs de stars sur le retour, le XV de France, dont on peut légitimement se poser la question de sa survie s’il avait été dans le groupe de la mort à la place de l’Angleterre, va se qualifier, même en perdant contre les Irlandais, hypothèse, avouons-le, la plus probable.

Tout est donc réuni pour que ce XV de France aille au bout : une identité de jeu minimale, aucune pression consécutive aux résultats faméliques des quatre dernières années et de ces trois derniers matches, personne ne nous attend, des Blacks qui se profilent en quart de finale, une compétition qui ne se déroule pas en France mais pas trop loin non plus, aucune vergogne à mal jouer tant que le résultat est là…

Devons-nous nous le souhaiter et le souhaiter au rugby ?