[Portrait] Imanol Harinordoquy
par l'Affreux Gnafron

  • 16 septembre 2015
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Par l’Affreux Gnafron,

 

Disclaimer : Il n’a pas de portrait dédié au sein du #MeilleurLivreDuMonde et pourtant son esprit et son image en parsèment les pages. Il est celui qui nous guide, Notre Idole. Celui que nous prenons pour modèle quand le Monde nous semble hostile. Celui que nous invoquons quand notre vie nous paraît bien morne et que nous rêvons à une autre destinée. A l’heure du lancement de la Coupe du Monde 2015, saluons le scandale que constitue son absence de la liste de PSA en nous penchant sur son enfance et rendons-Lui hommage. On t’aime.

 

En cette froide soirée de Février 1980, les ombres s’allongent sur les collines du pays de Cize. Il neige, le vent souffle en bourrasques et pourtant une silhouette athlétique s’aventure dans ces conditions hivernales. Son pas pressé traduit l’impatience qui étreint notre marcheur solitaire. C’est que l’affaire doit être d’importance pour qu’il ait pris la peine de braver les frimas. Nous sommes aux confins de France et de Navarre, une terre de contrebande et de mystères, où l’on se plait à franchir les frontières hors du regard inquisiteur de ceux qui les gardent. Dans quelques kilomètres, le sol français laissera la place au royaume d’Espagne cependant que c’est le même Pays Basque qui se poursuivra, de l’autre côté des crêtes, une fois le col de Roncevaux franchi.

Soudain, une agitation inhabituelle s’empare de l’atmosphère. Le vent devient brûlant, le sol se met à trembler et une étrange lueur s’immisce dans les cieux. Surpris, le marcheur laisse tomber son makila, lève les yeux et voit une boule de feu traverser l’horizon pour s’écraser tout près de là. Les Soviétiques viennent d’entrer en Afghanistan, la Guerre Froide se réchauffe et le monde ne bruisse que d’armes nouvelles et d’expériences spatiales. Sans doute l’une d’entre elles vient de connaître une tragique fin ici même, au bout du bout du monde.

Mû par la curiosité et le désir de prêter secours, notre randonneur se précipite vers le lieu du crash. Au beau milieu d’une clairière, une capsule métallique d’un mètre de diamètre trône. S’en dégagent des flammes ainsi qu’une importante fumée alors même qu’un vagissement apporte à ce tableau sublime une ambiance sonore apocalyptique. Quelqu’un vit au milieu du brasier ! Vite, il faut l’en extirper au plus vite. N’écoutant que son courage, l’homme plonge ses mains parmi les flammes et parvient à se saisir par les oreilles d’un bébé nu qui s’arrête alors de pleurer.

Ensemble, homme et enfant s’éloignent alors de la capsule qui explose dans une gerbe d’étincelles et de débris. Il ne reste plus trace de l’étrange évènement survenu quelques minutes auparavant.

Demeurés seuls, les survivants se contemplent longuement, sous la clarté désormais apaisée de la lune. ‘C’est le destin qui t’a mis sur mon chemin, Enfant de Lumière. A compter de ce jour, je serai ton père et tu seras la fierté de notre pays. Le monde entier entendra parler de tes exploits et à travers toi, c’est de nous dont on parlera. Et pour cette raison, tu te nommeras Imanol (Fils des Etoiles en basque). Oui, Imanol, c’est un joli prénom’.

Et c’est ainsi que Lucien Harinordoquy baptisa son fils, un soir de Février 1980, quelque part là-bas dans le beau pays des Aldudes.

 

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Image exclusive d’Imanol pactisant sans vergogne avec Pottoka

 

Très rapidement, le petit Imanol se révèle être un bébé doté d’une constitution robuste, bien supérieure à la normale. Il sait courir avant que de savoir marcher, compter avant de savoir parler. Ces aptitudes lui sont bien utiles pour rassembler les troupeaux que papa, négociant en bestiaux, laisse paître dans la montagne. De ce contact précoce avec bêtes et bourrins, Imanol conservera un sens aigu du management de ces hommes de rugby que l’on nomme ‘les gros’.

Elevé au grand air, le gaillard prospère. Pour que le secret de ses origines ne soit pas éventé, Imanol reste à Garazi, fief de la famille Harinordoquy, loin de la civilisation inquisitrice. Lors des traditionnelles séances de force basque lors desquelles les gamins se mesurent, notre jeune héros sent confusément qu’il n’est pas comme les autres. Il remporte systématiquement les épreuves, même face à des enfants plus âgés. Pourtant, un jour qu’il vient à briser involontairement le bras de son professeur de judo, Lucien doit se rendre à l’évidence : il faut dire la vérité au petit. 

L’enfant accueille la nouvelle avec calme. « Je le savais, Père. » Et il s’en va, bondissant, léger et joyeux, comme soulagé de la nouvelle. Imanol a seulement 5 ans et son destin est tracé : il saura rebondir de toutes les épreuves. Le Basque bondissant est né.

Pour qu’on ne jase pas, il faut pourtant continuer à camoufler les qualités athlétiques du garçon. Alors on proscrit les sports individuels, trop voyants, pour se tourner vers un sport collectif qui n’en requiert aucune. Et comme il n’y a pas de clubs de bridge dans le coin, le football se révèle la pratique idéale. Pendant des années, Imanol promène sa grande carcasse sur les terrains. Pour donner le change il se traine, affiche une nonchalance et une maladresse surjouées. Tout va pour le mieux jusqu’à ce que son corps le trahisse. A 14 ans, c’est la blessure. Un an d’inactivité plus tard, il faut se rendre à l’évidence : on ne peut se mentir à soi-même, il va falloir assumer. Imanol pénètre pour la première fois sur un terrain de rugby, la face du monde en sera changée à jamais. 

 

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C’est parce qu’Imanol l’a embrassé que tout le monde veut gagner le Trophée Webb Ellis

 

Les progrès du Fils des Etoiles sont fulgurants. D’abord buteur et centre, Imanol passe à l’ouverture puis se fixe en 3ème ligne. Il assiste, sur le bord des talanquères, aux terribles derbies qui opposent Garazi à Saint-Etienne de Baïgorry. Car nous en sommes encore au temps révolu où les fusions de clubs basques ne sont que de la science-fiction (la création du club de Nafarroa aura lieu en 2003, le derby de Fédérale 2 opposant ce même Nafarroa à l’entente de l’Aviron Biarrot ne se déroulant lui, pas avant 2147).

C’est à un jet de pelote du Pays Basque qu’Imanol poursuit son ascension (alors même qu’il descend vers la plaine). La légende raconte que les recruteurs palois usèrent de fourberies pour convaincre Imanol de quitter son village. ‘Mais non, ne t’inquiète pas, tu ne joueras pas à la ville, on n’évolue qu’au Hameau, nous’. Rassuré, l’enfant de Garazi les suivit. Pau, patrie d’Henry IV, de François Bayrou et d’Isabelle Ithurburu et habituée des succès fulgurants, réussites spectaculaires et autres destins éclatants. Le passage d’Imanol ne dérogera pas à la règle. On ne peut en dire autant de celui de l’édile béarnais.

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Cette photo a-t-elle vraiment besoin d’une légende alors qu’elle en met déjà deux en scène ?

 

Nous sommes en 1998, la France célèbre ses champions. Une foule en liesse envahit les Champs-Elysées, l’Hexagone chavire de bonheur devant l’exploit retentissant que viennent d’accomplir une bande de copains. Les juniors Balandrade palois remportent le titre national à l’issue d’une saison conclue par 33 matches pour autant de victoires.

Le sorcier gersois Jacques Brunel LE CATALAN, alors en charge de la Section, lance dans le grand bain du professionnalisme ce jeune joueur basque au nom imprononçable. Car les Basques sont alors les Fidjiens de l’époque, cauchemars des commentateurs.

Au côté de Damien Traille, le seul couteau suisse pyrénéen, Harinordoquy se fera un prénom dans l’ancienne capitale des Basses-Pyrénées (ça, c’est pour la caution culturo-géographique de l’article) avant de le suivre en 2005 lors d’une mutation biarrote.

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Bon joueur, Imanol joue avec une visibilité réduite pour laisser une chance à ses adversaires

 

La suite est bien connue, Harinordoquy incarnera plus que tout autre la destinée du Biarritz Olympique. Dans la cité impériale, le Prince Hari sera l’un des joyaux de cet effectif où les grands noms Kisi pullullent (Damien Traille donc, Thomas Lièvremont, Serge Betsen, Couzinet, Thion, Peyrelongue, Bidabé, Sireli Bobo, Marcelo Bosch, Nicolas Brusque ou encore Dimitri Yachvili). D’abord triomphateur et omnipotent, ce BO s’étiolera au fil des ans avant de connaître la petite mort de la relégation en ProD2. En attendant de subir la grande mort qui n’est plus qu’une question de temps.

Joueur protée à la dextérité remarquable, Imanol saura (presque toujours) mettre ses qualités individuelles au service du collectif, tant dans l’équipe basque que sous le maillot des Bleus. Souvent annoncé comme déclinant, il parviendra toujours à relever la tête et les défis ainsi qu’en témoigne sa renaissance toulousaine à laquelle pas grand monde ne croyait (y compris l’auteur de ces lignes).

Pourtant, derrière le joueur, on distingue un homme entier, fier et profondément charismatique, porteur d’un discours à l’opposé des propos convenus et tièdes de ce rugby professionnel. Incarnation du pays qui l’a vu grandir, Harinordoquy restera comme l’ambassadeur d’un rugby basque toujours vivant (pendant que le pays basque lève les mains du fond de ses petites vallées montagnardes).

Quoi de plus normal pour un enfant des étoiles que d’avoir été Galactique ? 

 

PS : l’ensemble des informations de ce portrait sont tirées d’articles de presse dont je ne saurai que vous recommander la lecture, particulièrement pour ce fabuleux portrait paru dans Sud-Ouest dont est d’ailleurs issue la photo avec Pottoka.