Abats d’idées #5 : Et si gagner des titres, on s’en foutait ? (1/2)
par La Boucherie

  • 10 juin 2015
  • 21

 

Par Le Stagiaire et Ovale Masqué,

 

Samedi soir, le Stade Français et l’ASM Clermont Auvergne vont se disputer le Bouclier de Brennus, consécration ultime pour tout rugbyman évoluant dans l’Hexagone et sortant d’une longue et palpitante saison de MUSC… de rugby. À l’aube d’un potentiel nouveau traumatisme pour la Yellow Army, qui commence d’ailleurs à en avoir marre de cette étiquette de gentils losers, la rédaction de la Boucherie a décidé de prendre les devants et de poser sur la table une question qui nous est chère : est-ce que les titres, au final, on s’en foutrait pas un peu ?

Au cours des débats internes, la plupart d’entre nous ont évidemment argumenté pour les deux camps mais c’est quand même plus marrant de volontairement proposer deux visions opposées et radicales. Dans un premier temps, voici donc la plaidoirie en faveur des perdants magnifiques, ceux qui sont prêts à défiler avec des panneaux « Je suis Clermontois » place de Jaude dès dimanche matin. Du moins jusqu’à ce qu’ils réalisent que cela implique de se rendre en Auvergne évidemment.

Pour la suite du débat, vous aurez la réponse des amateurs de bling bling, qui ne jurent que par les trophées et collectionnent les posters de Pierre-Gilles Lakafia dans leur chambre.

NB : Le premier qui dit « Tiens la Boucherie fait des trucs sérieux maintenant » dans les commentaires devra relire l’intégralité des livres de Jacques Verdier.

 

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Non on s’en bat pas la race de gagner des titres, tu m’emmerdes avec ta question.

 

« L’important c’est de participer ».

Si enfant vous étiez petit, gros et que vous vous êtes fait humilier par tous vos camarades au cross de votre école primaire, vos parents ont probablement tenté de vous remonter le moral avec cet adage éculé. Une phrase que beaucoup attribuent d’ailleurs à tort au baron Pierre de Coubertin. S’il en avait réellement été l’auteur, l’arbitre de la première finale du championnat de France entre le Racing et le Stade Français aurait probablement ajouté à l’adresse des premiers cités : « Enfin, vous pourriez faire un effort quand même ».

Toujours est-il que cette phrase symbolique prône une vision du sport qui a pour aboutissement le plaisir du jeu et le défi personnel avant la compétition avec les autres, la gloire et les filles faciles. Disons-le tout net, dans le débat qui nous intéresse, il n’est pas vraiment question de ça. Déjà, il ne s’agit pas tellement de la vision du sportif, mais plutôt de celle du supporter. Le sportif, quand il est professionnel (ou très impliqué dans une compétition) semble avoir toutes les raisons de poursuivre un objectif qui l’aide à se dépasser et qui intervient comme une récompense au regard des sacrifices consentis (régime sans gluten, interviews de Richard Escot et j’en passe).

Mais en ce qui concerne les supporters, quelle différence fondamentale apporte le titre ? Troller les supporters adverses sur Rugbyrama et Twitter en se vantant d’avoir la plus grosse ? Acheter un nouveau tee-shirt à la boutique du club pour alterner avec le « Champion d’Automne » que vous vous êtes procuré dès janvier ? On a tous déjà connu ce connard qui, au lendemain du 129ème titre du Stade Toulousain, venait faire le paon au boulot avec sa cravate rouge et noire achetée à 70 euros dans la boutique officielle. Il est aujourd’hui en voie de disparition, mais a été remplacé par un spécimen varois tout aussi agaçant. Car il est difficile de ne pas trouver ce sentiment de fierté ridicule, en voyant ce gars s’attribuer les mérites d’une victoire à laquelle il aura contribué en posant son cul sur son canapé (voire pire, derrière un écran).

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L’accessoire indispensable du bon connard qui bosse chez Airbus.

 

« L’histoire ne retient que les vainqueurs ».

Ah bon ? On se souvient pourtant plus de la demi-finale France – All Blacks en 1999 que du tournoi de l’Australie. On parle encore des épopées de Saint-Étienne en Coupe d’Europe alors qu’ils n’ont jamais rien gagné. Toujours chez nos amis les footballeurs, la grande équipe des Pays-Bas n’a quasiment jamais rien gagné mais reste une référence en terme de beau jeu. Dans tous les sport, des exemples de ce type existent. « Poulidor » est même devenu une expression, ce qui prouve bien qu’on oublie pas toujours les éternels deuxièmes et les perdants romantiques.

Les titres n’achètent pas le respect ou l’histoire. Gagner fédère mais ne fait pas durer. Qu’est ce qui fait durer ? La passion peut-être, même si elle s’essouffle. Le passé aussi, sans doute. Encore faut-il le construire et il n’est pas si évident d’affirmer que les titres en sont le ciment. Béziers est le deuxième club le plus titré de France, mais sérieusement, qui le sait ? Qui s’en souvient ? Les supporters, les passionnés, les hommes et femmes qui continuent de faire vivre leur club, malgré les défaites et les désillusions. Les encyclopédies du rugby sur pattes qui radotent au PMU du coin et que plus personne n’écoute. Mais globalement, tout le monde s’en fout.

Les titres comptent certes, mais moins que la vie du club. Plus que les trophées, le supporter a peur de voir ce qu’il a connu devenir autre chose, un monstre qu’il ne comprend plus et surtout qui ne le comprend plus, car cela créerait une fracture. On le voit en ce moment chez certains clubs de rugby comme Toulon et l’ASM où des clivages se forment entre anciens supporters et nouveaux. Les clubs mutent et certains supporters ne suivent plus.

Un peu comme notre chroniqueur Pilou, supporter toulonnais qui contribue à la Boucherie depuis quelques années et dont on va citer le témoignage au sujet du RCT : « Je suis content, pour la ville et le club qu’on aplatisse l’Europe, mais ça se fait au détriment d’une posture que Toulon avait et qu’il n’aura plus jamais, sauf faillite : celle du petit qui colle une trempe au gros. C’est historique à Toulon, parce que le Toulonnais, joueur comme supporter, aime mériter sa victoire, et aime se poser en mal-aimé, en victime du fameux « complot anti-toulonnais ». Il veut gagner dans la douleur, face à un adversaire au moins aussi fort que lui. C’est pour ça que la finale contre les Saracens en 2014, c’était bien, mais ça n’était pas comparable à celle de 2013. Plus fort encore, c’est le premier match au Vélodrome, contre Toulouse, avec une équipe improbable, des mecs qui ne parlent pas une langue commune et le délire en fin de match. C’était fou. J’ai une vraie nostalgie de cette époque où chaque match était capital et où il fallait faire beaucoup avec une charnière en bois, des trois quarts maoris en surpoids et des avants demeurés ».

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Attention, une défaite en finale peut faire de vous un consultant aigri.

 

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… mmh nan en fait y’a pas de règles.

 

Tout ça, c’est juste du storytelling.

Le titre n’est qu’un aboutissement (parmi d’autres possibles) d’une histoire. Et plus l’histoire qui précède est belle, grandiose, romanesque, plus le final est réussi. Le titre des footeux en 1998 a marqué la France, non pas parce que tout le monde s’est dit « On est la meilleure équipe du monde » mais parce que c’était le résultat d’une « aventure » qui a embarqué tout un pays. On se souvient des haters d’Aimé Jacquet, on se souvient des buts miraculeux de Thuram, du doublé de Zizou et des Champs Élysées remplis de monde. Pas de notre bond au classement de la FIFA.

Le titre n’a d’importance que s’il fait partie d’une histoire qui le sublime. D’où l’émotion quand on revoit « Les Yeux dans les bleus ». L’important dans le voyage n’est pas tellement l’arrivée, mais plutôt le chemin emprunté. C’est pour ça qu’on dit parfois d’un titre « qu’il est plus beau que les autres ». C’est aussi pour ça que les titres des handballeurs sont moins mémorables. Au delà de la médiatisation moindre, il n’y a moins de surprises, de rebondissements (exceptés sur les deux derniers matchs éventuellement).

« L’époque » que l’on vit en France avec le handball est mémorable, mais les titres en eux-mêmes se succèdent et se ressemblent presque tous. Dans 50 ans, on se souviendra de la période et de quelques joueurs phares plus que d’une compétition particulière. Le titre en lui même est dépouillé de presque toutes les émotions et étapes qu’une bonne histoire est censée faire vivre : l’espoir, la peur, la joie, la surprise, le doute… C’est aussi pour ça que la défaite en finale de la Coupe du Monde de rugby en 2011 est si extraordinaire. Elle s’inscrit parfaitement dans la logique de ce qui la précède. Les défaites en poule, les sales gosses, les choix improbables de Marc Lièvremont, la demi-finale volée contre le Pays de Galles, et enfin la rédemption avec cette finale où pendant 80 minutes, on a été meilleurs que les meilleurs du monde.

Il ne s’agit pas de dire qu’un titre au bout n’aurait pas donné une magnifique conclusion non plus mais, dans le cadre de cette histoire en particulier, le scénario de la défaite héroïque marchait parfaitement. Pour prendre un exemple qui ne nous concerne pas, le parcours de l’Angleterre en 2007, avec des matchs laborieux, une humiliation contre les Boks en poule, un Jonny Wilkinson de retour après avoir été brisé par les blessures, puis cette demi-finale gagnée contre l’ennemi héréditaire sur son sol… ce parcours n’est-il pas bien plus beau que celui de 2003, où le sacre de la bande à Martin Johnson était attendu de tous ?

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Donner une médaille aux perdants. La meilleure façon d’insulter un Anglais.

 

À l’inverse, quand l’ASM écrase le championnat toute l’année et perd en finale comme c’est arrivé plusieurs fois, le dénouement est cruel car très irrationnel et incohérent pour ceux qui le vivent. Comme un acteur qu’on fait subitement mourir dans une série parce que son cachet devient trop élevé pour la production ou qu’il doit partir en cure de désintoxication (ou parce que ça fait rire l’auteur de torturer les spectateurs dans le cas de Game of Thrones).

La complexité de cette mécanique, c’est aussi que chaque supporter peut avoir sa propre vision de l’histoire. Si Clermont l’emporte samedi, la joie sera d’autant plus importante, car les mecs en bavent depuis plusieurs années. Ceux qui ont subi les désillusions répétées et les moqueries des supporters adverses. Ceux qui signent des pétitions et qui vont enfin être débarrassés de cette image de gros losers. À l’inverse, le mec qui a débarqué de sa Bretagne natale il y a un an et qui n’avait jamais regardé un match de rugby avant d’arriver peut se prendre au jeu (voyant bien que les occasions de vibrer pour quelque chose à Clermont ne se représenteront peut-être pas de si tôt). Il sera content aussi, mais il n’aura pas la même histoire que tous les autres. Ce qui ne veut pas dire qu’elle sera moins belle. Elle aura juste une symbolique différente.

Et conséquence directe, plus un supporter est assidu, plus les chances de passer par des stades émotionnels variés et complexes tout au long de l’année sont importants. Donc plus le titre est vu comme un aboutissement indispensable. Une personne avec un peu de recul sera toujours plus tolérante et ouverte sur la fin de l’histoire.

On peut aussi prendre l’exemple d’Oyonnax, défait en barrages. Une fois passée la déception légitime d’avoir échoué proche du but, je pense que la plupart des supporters seront satisfaits et fiers de la saison. Le titre n’apparaissait pas vraiment comme une finalité envisageable, du moins jusqu’à la qualification. À l’inverse, les supporters du Stade Toulousain ont logiquement toujours du mal à tolérer l’idée de ne pas gagner un titre par saison (surtout depuis qu’ils disputent la Natixis Cup). Comme dans un film, plus le spectateur est attaché aux personnages, plus il espère une happy end. Mais dans certains cas, il faut savoir reconnaître que le scénario est bien plus réussi avec un dénouement tragique et shakespearien.

Alors soyons lucide, le rugby nous offre assez de comédie tout au long de la saison. Il n’y a pas de mal à aimer chialer devant un petit drame de temps en temps.

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 Puis il faut reconnaître ce qu’il y a de bien avec toutes ces finales perdues : profitez de la détresse des supportrices de l’ASM pour aller les pécho.

 

Rendez-vous vendredi pour lire la réponse de Capitaine A’men’donné sur le sujet.
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