Le dossier technique de Vern Crotteur : décryptage de la mêlée Black
par Vern Crotteur

  • 28 septembre 2011
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Contrairement à ce qui avait été annoncé par les journaleux de la presse dite « sportive » (du dimanche), les Blacks n’ont pas hissé le pavillon blanc samedi, à l’heure des mêlées. En fait, c’est plutôt, la première ligne de playmobils français qui a souffert de la comparaison… Dans un premier temps du moins. Mais ce constat n’est pas une surprise pour notre consultant de luxe. Retour sur l’une des faces cachées du rugby.

Salut les Frenchies !

Certains d’entre vous ont été surpris de la puissance de la mêlée néo-zélandaise, samedi à l’Eden Park. Je pense par exemple à Pierre Chombier, pilier de l’US Combes-les-Roses, en 4e série, qui m’a écrit qu’il a failli tomber de sa chaise, sa Kanterbrau à la main, lorsque les Blacks ont vrillé la colonne de Ducalcon… Mais Pierre fait malheureusement partie de tous ces lecteurs fidèles aux grands quotidiens (ou bi-hebdomadaires) sportifs. A force de lire des conneries, forcément, on finit par les croire … Heureusement, les Blacks sont venus rappeler qu’ils n’étaient pas l’Australie, comme on a pu s’en rendre compte !
Il est vrai qu’en Nouvelle-Zélande, la mêlée n’a pas le prestige qu’elle a en France. Là-bas, on ne s’enflamme pas tellement lors des mêlées à cinq, point culminant de nombreuses rencontres du TOP 14, et point de départ de nombreuses bagarres des divisions inférieures. Ah les joies de la mêlée en championnat de France. Heureux ceux qui ont eu la joie de vivre en direct, de l’intérieur (« dans la cage » comme on dit), les aimables échanges de noms d’oiseaux et de marrons entre paquets adverses.
La richesse du vocabulaire rugbystique français atteste également l’importance qu’on accorde à la mêlée …Mêlées relevées, écroulées, tournées, mêlées qui font bouchon de champagne, piliers qui se retrouvent la tête dans le cul… Tordre son vis-à-vis, rentrer en travers, rentrer au casque, en bélier … Autant d’expressions truculentes et gauloises, qui traduisent la prédilection particulière de l’Hexagone pour cette phase de jeu.

Au pays des Blacks en revanche, on a une autre approche, moins folklo certes, mais tout aussi efficace. Car les Blacks ont bien compris, à la différence des Wallabies, qu’une mêlée de qualité était indispensable pour rivaliser avec les poids-lourds de l’hémisphère nord. Explications…

Petit retour en arrière

La prise de conscience remonte à une époque où le Super 14, qui était alors le Super 12, ressemblait davantage à une NBA-bis qu’à une grande compétition de rugby. Des scores fleuves, avec des avants et des 3/4 interchangeables, annonciateurs d’un nouveau rugby plus spectaculaire et ayant fait l’impasse sur les moments ennuyeux tels que la conquête, en particulier la mêlée. Ne manquaient plus que quelques efforts, quelques aménagements de la règle, et le raccord aurait été fait avec le jeu à XIII et sa mêlée de pacotille.

Heureusement, les Coupes du monde 1999 et 2003 sont passées par là. Ébahis, les supporters des Blacks, puis des Wallabies, ont découvert face à la France et l’Angleterre ce que c’était un véritable paquet d’avants et une mêlée conquérante. Taine Randell, par exemple, capitaine des All Blacks de 1999, a ainsi passé six mois dans un sanatorium privé pour se remettre du traumatisme qu’avait provoqué sa rencontre fortuite avec Franck Tournaire, par un après-midi d’octobre 1999, dans la banlieue de Londres.

Après avoir remisé à la casse la presque totalité de leurs piliers (en plastique trempé), les Blacks et les Wallabies se mirent donc en quête de nouvelles solutions. Mais les choix qui ont été faits par les deux grandes puissances du Pacifique sont diamétralement opposés.
Partant d’un constat d’impuissance (en Australie, les piliers sont presque autant menacés d’extinction que les Aborigènes), les Wallabies ont décidé de faire plus ou moins l’impasse sur la mêlée, en se disant qu’en trichant et en truquant, ça finirait par passer. Cette stratégie, dite du kangourou sauteur (car il évite ainsi les obstacles placés sur sa route), a plutôt bien marché… jusqu’à la sortie prématurée des Australiens, lors de la coupe du monde 2007, broyés en mêlée par des Anglais sûrs de leur force.
Les Néo-Zélandais en revanche ont choisi une autre voie, plus en accord avec leur identité rugby : innovation, pragmatisme et excellence technique. La classe quoi…
Dès 2004 donc, la fédération néo-zélandaise a fait appel à Mike Cron, l’homme qui allait révolutionner la mêlée Black. Et ceux qui ont bonne mémoire (c’est-à-dire tous ceux qui n’appartiennent pas à la rédaction du Merdol) se souviendront sans doute de ce match de novembre 2006, lorsque les Blacks avaient littéralement atomisé les Bleus, au score et en mêlée.

Une mêlée d’un type nouveau

Cette date a une importance symbolique toute particulière : les joueurs et le staff tricolore découvraient en effet une mêlée d’un type nouveau, face à laquelle ils n’avaient pas su trouver de réponse. Enfin pas de réponse valable, puisque Bernie, alias le Kaiser, alias le Dingue, s’était lancé dans une allocution d’anthologie à la mi-temps, menaçant de faire égorger jusqu’à la troisième génération toute la descendance des piliers français, s’ils continuaient à reculer. Mais rien n’y a fait. Un vent de panique a soufflé sur l’équipe de France et son staff ! Avec la coupe du monde 2007 qui approchait, il fallait absolument rivaliser dans ce secteur pour espérer battre les Blacks.

Toute la saison 2006/2007 fut donc consacrée à l’analyse de la mêlée néo-z. Nombre de techniciens fédéraux bossèrent sur la question. Les stagiaires BE2 furent mis à contribution, de même que la dame pipi de Marcoussis, qui dut un jour mettre en place le joug du CNR à elle toute seule. Et les nuits de Bernie se peuplèrent de cauchemars dans lesquels Mike Cron, le grand gourou de la mêlée Black, venait prendre le rôle de Freddy, des Griffes de la nuit.
Il faut dire que Cron n’avait pas fait les choses à moitié ! En s’inspirant notamment d’autres disciplines sportives, telles que le football américain et le sumo (si, si, c’est vrai), et en se fondant sur des études en biomécanique sportive (sérieux, ça existe), Cron avait mis au point une mêlée qui allait à l’encontre de tout ce qui se pratiquait jusqu’alors. De quoi donner le tournis à des générations de premières lignes du pays basque et de rendre fou (si ce n’était déjà fait) les vieux grognards du RCT ou les frères Rapetou du CABB.
Baptisée « méthode d’impact total » (déjà le nom n’est pas drôle), cette technique se caractérise surtout par un inversement de la séquence d’entrée en mêlée. Traditionnellement, c’était le talonneur ou le pilier droit qui déclenchait le mouvement vers l’avant, ou vers le haut, ou vers le bas, plus rarement vers l’arrière, quoique… Les anciens de la confrérie des premières lignes se souviendront certainement avec émotion de la position plus ou moins inconfortable dans laquelle ils étaient avant l’entrée en mêlée (ou en bélier). Imaginez-vous accroupi, à rester en équilibre tout en contrecarrant la pression exercée par vos deuxièmes lignes. C’est un peu comme se pencher sur des chiottes à la turc et se retenir de chier, quand on a la diarrhée.

Mais rien de scatologique dans la mêlée façon Mike Cron, qui avait conclu que la séquence d’entrée devrait se faire de l’arrière vers l’avant, afin d’assurer une bonne synchronisation de la poussée et de garantir une puissance d’impact maximale. Et accessoirement la relâcher la pression exercée sur les sphincters des piliers.
C’est donc le numéro 8 qui va déclencher le mouvement d’entrée en mêlée. Jusqu’au commandement de l’arbitre, le 8 retient ses deuxièmes lignes, au lieu de pousser déjà à leur cul. Les deuxièmes et troisièmes lignes ailes, eux, retiennent les premières lignes, qui sont les seuls à être déjà en équilibre avant, prêts à se laisser littéralement propulser vers l’adversaire. Au commandement de l’arbitre, le 8 déclenche vers l’avant et le bloc deuxième ligne + troisième ligne va propulser les piliers et le talonneur vers la première ligne d’en face, en un mouvement unique, bien synchronisé.

Impact maximal

Cette technique garantit une force d’impact maximal à l’entrée en mêlée et elle évite ces mouvements de vagues et d’ondulations que l’on voit parfois lorsque les joueurs du paquet d’avants ne rentrent pas simultanément en mêlée.
L’autre avantage, c’est que cette mêlée permet de devancer souvent l’adversaire dans la prise de la ligne de remise en jeu, véritable ligne d’avantage de la mêlée fermée. Pris à l’impact, n’ayant pas eu le temps de se mettre dans une position de poussée idéale, l’adversaire est obligé de reprendre ses appuis dès l’introduction du ballon… autrement dit, l’adversaire est « mort » avant même que le ballon ne soit remis en jeu.
Enfin, dernier avantage, et non des moindres, cette façon de prendre l’ascendant sur la première ligne adverse garantit généralement qu’on va pouvoir leur marcher sur la gueule, les piétiner façon bétail, ce qui met du baume au cœur à tout pilier qui se respecte.

Un temps d’adaptation

Après le traumatisme de novembre 2006, il a fallu plusieurs mois à l’équipe de France pour mettre au point des parades à cette domination néo-zéalandaise. Bernie en particulier a dû passer des somnifères aux calmants, des calmants aux tranquillisants et des tranquillisants à la cocaïne, qu’il ne prend aujourd’hui plus que très occasionnellement, quoique depuis son arrivée dans la « rade », les dealers de La Ciotat seraient apparemment en rupture de stock.
En tout cas, le fait est que les parades trouvées en 2007 sont encore valables aujourd’hui. Et le travail effectué par le seul vrai technicien compétent dans l’entourage de l’équipe de France, à savoir Marc, euh non, Emile, euh non, Didier, oui c’est ça, Didier, ce travail a permis aux Bleus de neutraliser partiellement l’avantage que les Blacks avaient pris.

On l’aura compris, la force de la mêlée Black, cela s’est encore vérifié samedi dernier à l’Eden Park, c’est sa vitesse d’entrée et sa puissance d’impact. Pour les contrecarrer, il est notamment indispensable de rivaliser avec eux sur l’anticipation du commandement d’entrée. Interdiction de se faire prendre de vitesse par les néo-zélandais qui se mettent toujours à la limite de la faute, par rapport au moment exact du commandement de l’arbitre. Mais plus facile à dire qu’à faire, de mauvaises langues prétendent même que les Blacks anticipent aussi souvent le commandement de l’arbitre que McCaw se met hors jeu dans les regroupements.

Toutefois, si le duel pour la prise de la ligne de remise en jeu est gagné, ou s’il se solde par un match nul, on est déjà dans de bien meilleures conditions pour rivaliser et surclasser les Néo-zélandais. C’est alors qu’intervient l’une des forces de la mêlée française, à savoir la capacité des piliers de manœuvrer leur adversaire direct. La morphologie du pilar hexagonal est souvent sa meilleure arme… Entre Pyrénées et Massif central, on n’a peut-être pas de golgoth à la sud-af, mais des formats plus réduits, costauds et roublards, dont le grand Alfred Roques, alias le pépé du Quercy, est sans doute l’un des précurseurs. La force de ces piliers là, c’est lors des duels avec leur vis-à-vis qu’elle se déploie et c’est ainsi que se décide l’issue de la mêlée.

Autre facteur déterminant pour perturber la mêlée black… la fatigue. La mêlée néo-zéalandaise mise en effet beaucoup sur son dynamisme et elle a tendance à s’émousser au fil du match. Toute équipe qui parvient donc à rivaliser en début de rencontre, même sans dominer, a de bonnes chances d’améliorer sa performance, à mesure que le temps avance. Illustration parfaite lors du match de samedi, puisque la mêlée française a su absorber la pression mise à l’impact par les Blacks, pour ensuite inverser progressivement la tendance, jusqu’à devenir dominante en fin de rencontre (il est vrai que l’entrée de la Buche a sans doute joué un rôle non négligeable).

Enfin, si la mêlée est avant tout question d’impact et de synchronisation, d’autres éléments entrent aussi en ligne de compte. Difficile à croire quand on n’y connait rien, mais la mêlée est en fait un travail de précision, d’orfèvre… Les vieux piliers aux oreilles en chou-fleur, généralement avares de paroles, se muent souvent en véritables moulins à paroles quand il s’agit d’évoquer les détails de cette phase de jeu. Comment tordre son vis-à-vis sans écrouler la mêlée, comment s’engager sous le sternum de l’adversaire et lui écraser la cage thoracique, comment faire bouffer l’herbe au talon d’en face. Bref, les nuances et les finesses ne manquent pas. Cantonnons nous à ce qui reste dans les limites de la légalité, pour n’aborder que les liaisons entre coéquipiers de première ligne, et notons dans ce domaine que les Blacks cherchent généralement à exercer une pression égale sur toute la largeur de la mêlée, alors que d’autres équipes préfèrent parfois concentrer la pression en un point précis (habituellement le talonneur, qui agit comme un coin que l’on enfonce dans l’édifice adverse).

No scrum, no win…

Vous l’aurez compris, les affrontements en mêlée entre la France et la Nouvelle-Zélande constituent un peu une opposition de styles. Il y a plusieurs façons d’être efficace… Ce qui reste cependant incontournable, c’est qu’il n’y a pas de salut sans bonne mêlée. No scrum no win, disent les Anglais. En fait, ils disent pas du tout ça, encore une invention d’un journaliste hexagonal mal informé (ou mal intentionné), mais peu importe, on saisit le sens. Pourtant, là aussi, les avis divergent. C’est quoi avoir une bonne mêlée ? Est-ce qu’il faut être totalement dominateur dans ce secteur, ou simplement être en mesure de gagner confortablement ses ballons et de pouvoir mettre l’adversaire sous pression, au moment voulu ? Comme toujours, la vérité est sur le terrain… Et pour l’instant, dans le secteur de la mêlée au moins, aucune équipe n’est sortie clairement vainqueur du match de samedi dernier.