Pierre Villegueux n’écrira plus jamais pour la Boucherie Ovalie
par Pierre Villegueux

  • 12 November 2013
  • 15

 

Par Pierre Villegueux,

 

Jeudi dernier, aux alentours de 9h42, alors que je sirotais tranquillement mon premier whisky-coca de la journée dans mon établissement de boisson préféré, vautré sur une banquette souple et cotonneuse comme l’abdomen d’un ailier fidjien de retour de vacances, je crus avoir une hallucination quand Ovale Masqué entra dans mon champ de vision. Lui, ici ? Enfin, je veux dire, lui, ici, à cette heure ? Cela faisait désormais 3 ans que je fréquentais cet énergumène et j’ignorais qu’il était capable d’exister physiquement avant la fin du journal de Jean-Pierre Pernaut.

Il avait changé, certes, mais c’était bien lui. Ses écrits sur la Boucherie Ovalie ne nourrissant guère que son orgueil, Ovale avait presque complètement abandonné sa création pour se consacrer à son job de pugiste – contraction des mots pute et pigiste – sur le Rugbynistère. Aux dernières nouvelles, il y écrivait des nouvelles à dormir debout sur la soi-disant disparition de Richie McCaw, récits dont la valeur littéraire égalait celle des meilleures fan-fictions sur Twilight. Désormais salarié, Monsieur le Chef de la Boucherie arborait comme signe extérieur de richesse un pull Celio flambant neuf. Ah, on se fait pas chier ! Pour la première fois de sa vie, il semblait également être allé chez le coiffeur. Sa barbe de trois jours de métrosexuel, façon Jonathan Pélissié mais en moche, indiquait également qu’il avait probablement fini par accepter son homosexualité. Il devait avoir un mec en ce moment, d’où son apparence plus soignée que d’habitude. Par contre, il avait manifestement pris du poids. Les fainéants et les chômeurs s’engraissent, pas de doute, nous sommes bien sous un régime socialiste ! Je suppose qu’il va falloir s’y faire pendant encore 3 ans, avant de retrouver Nicolas. Certains attendent le retour de Dan Carter à l’USAP, moi c’est Nico à l’Elysée. Chacun son truc.

Le branleur en chef m’avait repéré. Il s’avança vers moi avec une démarche assurée que je lui connaissais pas, et la grâce féline d’un chat de goutière obèse. Il me sortit même son plus beau sourire de vendeur de voitures d’occasion pour m’appâter. Je lui aurais bien fait ravaler ses dents à ce sale gauchiste, mais moi aussi j’avais besoin de manger. Le Midi Olympique avait refusé mon CV, me trouvant « surqualifié pour le poste ». Chroniqueur à la Boucherie, c’était tout ce qu’il me restait dans un horizon qui paraissait aussi joyeux qu’un match du vendredi soir à Biarritz. Je n’avais pas le choix.

— Salut Pierre ! Ca boume ?

— Premièrement, ne crois pas pouvoir créer une quelconque connivence entre nous en utilisant des termes comme « ça boume ». Même quand j’étais jeune, personne ne disait ça. Ensuite, épargne-moi tes piètres tentatives de politesse et parlons tout de suite monnaie. Combien ?

— Wow, doucement, Pierre ! Je te rappelle que la Boucherie Ovalie est un site entièrement bénévole. On est là pour l’amour de l’art avant tout. Le site ne génère pas de revenus publicitaires, les t-shirts ne se vendent plus. Il faut être réaliste, surtout dans la conjoncture économique actuelle ! Rémunérer nos contributeurs ne fait pas partie de notre business plan pour le moment. Tu sais bien que je ne peux pas…

— Garde tes beaux discours pour entuber ton stagiaire ! Ca ne prend pas avec moi. Combien ? Parce que si c’est une canette de Kronenbourg tiède et un paquet de Marlboro light à demi entamé comme la dernière fois, ce sera non pour moi.

— Ecoute, je n’ai pas d’argent à t’offrir. Seulement des opportunités. Et des opportunités, ce n’est pas rien ! Tu sais, comme dirait mon mentor Pierre-Olivier Carles…

— T’as changé, Masqué. Et pas en bien. S’il était encore possible de tomber plus bas, bravo, tu as réussi. Bon, laisse tomber, tu veux que j’écrive sur quoi ?

— Comme d’habitude. Le XV de France.

— Comment ça, le XV de France ? Ca existe encore ça ?

— Ben oui. C’est la tournée d’automne ! On affronte les All Blacks samedi.

— Ah bon ? Mais moi je pensais qu’on avait été relégué en seconde division européenne. Il me semble que c’est ce qui devrait nous attendre quand on perd 4 matchs de suite contre des pays où il y a plus de moutons que de licenciés, non ? Je croyais qu’on était en train de préparer le Tournoi B contre des équipes qui sont réellement de notre niveau, comme la Russie ou l’Espagne. Enfin de notre niveau, ça c’est même pas dit. Mais au pire on les prend au basket, si Tony Parker se libère entre deux matchs de NBA ça peut passer. …

— T’es dur, Pierre. Ok, le dernier Tournoi était raté. Mais rappelle-toi la tournée d’automne 2012. On a été bons, on a été beaux. A ce moment-là, même toi tu y as cru en cette Equipe de France, admets-le !

— Ah ouais, la tournée d’automne 2012. Le plus grand malentendu de l’Histoire du rugby depuis le titre de l’USAP en 2009. Je sais pas si quelqu’un y a vraiment cru, mais fallait quand même être vachement crédule. Toute cette histoire, à mon avis, c’est parti de Yannick Nyanga. Au premier match, on sait pas pourquoi, il s’est mis à chialer comme une fillette pendant la Marseillaise. Sûrement parce qu’il passait son premier week-end depuis 6 ans sans voir la gueule de Guy Novès, ça a dû être un sacré soulagement. Mais les Australiens ont pas compris. Ca les a choqués ! La dernière fois qu’ils avaient vu un grand noir pleurer au milieu d’un stade, c’était aux infos quand on parlait du génocide rwandais. Ils ont dû se dire qu’on allait probablement le fusiller après le match en cas de défaite. Du coup, ils ont eu pitié de lui et ils nous ont laissé gagner. Quand tu laisses Frédéric Michalak prendre un intervalle en 2012, c’est la seule explication rationnelle que je vois.

— …

— Puis il y a eu l’Argentine, aussi. Je crois que c’est même pas la peine d’en parler. Les « Pumas », en voilà aussi une belle escroquerie ! Les gars ont réussi à faire croire au monde entier qu’ils avaient le niveau pour le Tri Nations parce qu’en 2007, ils ont réussi à battre l’Irlande et l’Ecosse pendant la Coupe du Monde la plus dégueulasse jamais vue sur le plan du jeu. Avec une équipe qui avait 37 ans de moyenne d’âge ! Depuis, le joueur le plus talentueux qu’ils aient sorti au haut niveau, c’est Nicolas Vergallo. D’ailleurs il commence à y avoir une mutinerie contre Juan-Martin Fernandez Lobbe dans l’équipe. Le mec est pas à sa place, il a clairement trop de talent ! Les autres comprennent pas pourquoi il a pas choisi d’être Italien comme Castrogiovanni et Parisse, pour eux ça n’a aucun sens. Avant les meilleurs Argentins jouaient au Stade Français et à Montpellier. Maintenant, ils sont au LOU et à Oyonnax. Comme un symbole, c’est ça qu’on dit dans le métier, non ? Voilà en fait, l’Argentine, c’est une équipe qui jouerait le maintien en Top 14.

— On a aussi battu les Samoa, qui venaient de battre le Pays de Galles, tout de même…

— Ah oui. Du coup, ça veut sûrement dire qu’on est plus forts que les Gallois ? J’ai regardé le VI Nations, étrangement ça m’a pas sauté aux yeux. Perdre sur une passe au pied de Dan Biggar, putain… c’est comme si nous on battait l’Angleterre avec un cadrage débordement de Lionel Beauxis. Bordel, tu te rends compte que tu me demandes de regarder un match contre les All Blacks, tout en sachant que le responsable de notre défense est l’ancien entraîneur de Biarritz ? Tu sais que je suis vieux, j’ai le cœur fragile. Sois gentil, épargne moi ça. Dis au Stagiaire d’écrire un compte rendu avec le stylo Hello Kitty que tu lui as offert à Noël, je suis sûr que toutes nos lectrices de moins de 13 ans trouveront ça brillant, comme à chaque fois. Ou demande lui de faire des podcasts tiens, comme Norman. Ca plaira à tes attardés de lecteurs, ça ! Tu pourras même réaliser ton rêve d’entrepreneur et faire du pognon avec ton site à la con. Tu le sais que de toute façon mes textes sont trop longs, personne ne va jusqu’au bout. Cette époque ne me mérite pas !

— Mais enfin non Pierre, c’est pas vrai ! Tes articles sont parmi les plus lus du site. C’est vrai que si tu mettais un ou deux GIF de chat, ça serait mieux, mais bon, on te laissera toujours ta liberté éditoriale, tu le sais. On ne peut pas se passer de toi. Tu es notre monsieur XV de France ! Les gens te réclament, tu sais ?

— Tu crois vraiment qu’en flattant mon ego ainsi, je vais encore accepter de faire le boulot que tu es incapable de faire toi-même ?

— A vrai dire, oui.

— Et bien tu as tort. Plus jamais je n’écrirais pour la Boucherie Ovalie. Tu m’entends bien, PLUS JAMAIS !