Dix secondes dans la tête d’un ouvreur
par John Pils

  • 18 décembre 2018
  • 17

 

Ça y est, cette mêlée c’est la bonne ! C’est le premier vrai lancement exploitable. Depuis mon drop d’engagement il y a 5 minutes, je n’ai quasi rien eu à me mettre sous la dent. J’ai bien eu deux trois ballons dans notre camp, mais bon, il faut respecter les consignes : « on va jouer chez eux ! ». J’ai donc tapé violemment dans cette balle, loin très loin. Qu’on se rapproche de ce fameux « chez eux », ce lieu magique où il est enfin permis de « jouer ». Comme si le rugby pouvait être ludique uniquement loin de notre en-but.

 

Mais cette fois-ci, c’est pour moi. L’ailier adverse devait avoir lui aussi trop hâte de jouer, il a fait un vulgaire en-avant. Il nous a offert la première munition. Une mêlée, proche de leurs 22, décalée sur les 15. Le lancement idéal.

 

Les gros se rapprochent les uns des autres, ils s’emboîtent comme des legos. Je les regarde à peine, ça ne m’intéresse pas et je n’y comprends rien. J’espère juste que l’arbitre ne sifflera pas. Tout ce que je veux, c’est que cette balle m’arrive. Mon 8 me jette un regard, presque suppliant, je le comprends, lui aussi il la veut cette balle. Il veut partir lâcher les chevaux pour aller chercher mon vis-à-vis. Mais non, désolé mon ami, ça sera pour une prochaine, celle-ci, c’est la mienne.

 

J’entends déjà mes centres qui trépignent, des soldats impatients : « On fait quoi ? ». Je leur fais un signe de la main, pour leur demander d’attendre. Je les connais, ils ne remettront pas en question mon choix. Ils veulent juste connaître sur quelle mélodie ils commenceront leur ballet offensif. Ils n’ont besoin que d’un mot : le nom de la combinaison.

 

On en a une demi-douzaine. On les a répétées des heures durant comme des danseurs travaillent leur chorégraphie avant le grand soir. Mais moi je ne suis pas le danseur étoile, je ne suis pas là pour briller, mais pour faire briller. Je suis le chef d’orchestre. Je dois choisir la partition, impulser le rythme, gérer le tempo, les accélérations et surtout m’adapter. M’adapter à mon public, cette défense adverse, afin de la toucher en plein cœur. Déchirer ce rideau.

 

Les ailiers et l’arrière chuchotent : « Alors ? ». N’ayez crainte, je vais trancher. J’ai juste besoin de regarder nos adversaires. Comment sont-ils placés ? Comment vont-ils monter ? Lequel a l’air confiant ? Lequel doute ? Je tente d’avancer dans le temps, de voir la future faille dans ce mur en face de moi.

 

« FIDJI ! »

 

Je l’ai annoncé assez fort, pour que mes coéquipiers les plus proches l’entendent. Demi de mêlée et centres surtout. Le téléphone arabe fera le reste. À cet instant, je me coupe des autres, je dois tout jouer sous mon casque. Les flèches vues et revues sur le tableau sale du vestiaire se dessinent en pointillés sur le terrain. Je visualise les courses de chacun de mes coéquipiers de derrière. Comme des comètes qui ne doivent en aucun cas se percuter. Et moi au milieu de tout ça, balle en main, qui doit choisir laquelle servir. Cette étoile qui filera vers les poteaux.

 

« FLEXION ! »

 

L’arbitre me sort de ma bulle en annonçant les commandements en mêlée. Il faut que je me place, vite. Tous les autres derrière moi se caleront selon ma position. Je dois être en profondeur, pour prendre mon ballon lancé mais pas trop. Chaque mètre perdu est précieux. Se faire arrêter sans avoir gagné le moindre mètre est une honte ultime. Je dois prendre de la largeur. C’est vital, il faut que je m’éloigne de cette mêlée et surtout de cet animal féroce qui me regarde la bave au lèvre. Il n’a qu’une envie, me croquer. Le flanker est la hantise de tous les ouvreurs, ce prédateur mi-homme mi-loup se nourrit principalement de côtelettes. Bien des demis trop confiants se sont fait avoir.

 

Je dois donc m’écarter de ce tas d’avants mais pas trop. Il faut que je m’adapte à mon compère de la charnière. Enfin surtout à sa passe. Afin de lancer mes esthètes de derrières, il me faut une offrande de sa part. Si la balle finit par terre, tout est fichu.

 

« JEU ! »

 

Le ballon est introduit, j’entends les gros grogner, pousser. Allez, dépêchez-vous ! Il me faut cette balle. Tous les trois quarts ont les yeux rivés sur ce combat auxquels nous ne sommes pas invités. Pendant ce temps je prépare mon départ. Je fléchis mes appuis, la jambe extérieure devant, toujours. Ça me permet de moins partir en travers. C’est important que je parte droit. Si je dévie, toute la combinaison dévie.

 

La balle a bien été gagnée, elle est dans les pieds du troisième ligne centre. Il décale sa jambe pour le demi de mêlée, pour ne pas le gêner. Avant de se baisser, le neuf me regarde, il veut mon feu vert. Je tends les mains vers lui. Comme pour attirer ce ballon vers moi. Je lui donne une cible. Il se baisse, pose les mains sur la balle. Je démarre. Sa passe fuse.

 

« SORTIE 10 »

 

C’est le demi adverse qui donne le feu vert pour la défense, désormais je suis la cible à abattre. La balle arrive, la passe est tendue et vrillée. Avant de penser à quoi que ce soit, il faut penser à l’attraper. Ne pas la dégueuler bêtement. Je sens le cuir taper contre ma main extérieure, la rotation ramène automatiquement la balle vers moi. Mon autre main vient sécuriser la prise. Enfin, j’ai ce fichu ballon ! Je vais enfin pouvoir jouer.

 

« Fidji », ai-je dit. Sur ce lancement, il faut que je me rapproche de cette ligne d’avantage et donc de cette défense. Parce que le rugby, c’est simple, le coach le répète tout le temps : « Celui qui gagne, c’est celui qui avance. ». Eux veulent nous faire reculer et nous, nous voulons avancer. Cette ligne d’avantage est une ligne de front qui bouge à chaque temps de jeu. Chaque mètre grappillé est une bataille de gagnée. Cette mêlée est notre première grande offensive, celle qui doit les marquer pour la suite du match. Notre point fort sera justement notre stratégie collective et je suis le général en charge du plan de bataille. Mais un général qui va sur le front. Je ne veux pas devenir ce gradé bedonnant qui reste loin des hostilités tout en distribuant des ordres à 10 mètres des combats, celui qui ressort propre du terrain.

 

Mais bien évidement, je ne dois pas foncer bille en tête, droit vers un sacrifice idiot. Je dois absolument garder ce ballon à deux mains, afin de laisser de l’incertitude sur mes choix à venir. Durant les deux secondes qui viennent, je dois surtout ouvrir les yeux et analyser. Je suis surtout là pour ça. Chercher les brèches dans cette défense.

 

Pendant ce temps, même sans les regarder, je sais que mes coéquipiers ont initié leurs courses. C’est mon deuxième centre qui lance le bal, il doit passer devant son premier centre et venir me chercher au près. Vite, très vite ! Si je le sers, c’est pour qu’il aille perforer une des zones les plus friables : la zone du 10. Mon 12, lui, va s’éloigner de nous, il doit étirer cette défense, ou même mieux, contourner les centres adverses. Il se retrouvera dans ce paradis des gazelles, ces grands espaces : le Large ! Il y retrouvera les accrocs à la vitesse : notre arrière et l’ailier. Puis il y a le plus dangereux de tous, l’ailier petit côté, le fourbe caché depuis le début derrière la mêlée qui doit surgir au dernier moment entre les centres.

 

Au près, au centre ou au large. 13, 11 ou 12. Le choix me revient, mais il dépend de la défense.

 

Tout en avançant, je regarde mon vis-à-vis, il est toujours à mon intérieur. C’est un prudent. Il n’annoncera à sa défense de glisser qu’après ma passe. Il ne regarde que moi et je sens qu’il ne me lâchera pas. À côté de lui ses centres sont serrés, alignés, ils ont calé leur montée sur la sienne. Encore plus à l’extérieur, leur ailier est à plat. Pour l’instant ils sont bien organisés, bien à plat. C’est à nous de les désordonner.

 

Mes centres se sont mis en action, leurs courses se croisent, je le vois dans l’hésitation en face. Ils défendent en zone évidemment et vont devoir échanger d’adversaire. La défense collective est avant tout une question de confiance, chaque joueur doit sentir son voisin et ne pas se désunir. Moi je suis en face et je scrute l’erreur à venir. Je dois trouver le maillon qui lâchera et fera exploser cette chaîne.

 

La voici, cette erreur. Le second centre adverse voit mon 12 s’écarter, il prend peur. Il craint de se faire déborder. Il veut anticiper ma passe et monte en pointe pour couper les extérieurs. Ma passe est armée et je vois arriver à toute allure mon 13 qui vient rentrer. Il m’appelle de toutes ses forces.

 

« BALLE ! »

 

Nous ne sommes qu’à quelques mètres de la défense. Mon bras intérieur lance le mouvement, je pousse le ballon avec la paume, je donne de la vitesse au ballon et lance la rotation avec mon poignet puis mes doigts. La balle quitte mes mains. La trajectoire est rectiligne, mon 13 tend les bras, il est tout proche, il voit la balle s’approcher… mais elle passe juste dans son dos, mon 12 est loin, il ne l’aura jamais, et le deuxième centre adverse anticipe déjà une passe à rebond.

 

C’est là qu’il arrive, exactement où et quand il faut. Mon ailier petit côté lancé à pleine vitesse ! Il entre dans la balle sans ralentir et perfore entre les centres, cet espace imprenable vole en éclat. Ils doivent juste sentir le vent passer et quand ils se retournent, c’est trop tard il ne verront plus que son dos.

 

Maintenant qu’il a franchi, le temps ré-accélère. Désormais tout va trop vite pour moi. Je le vois s’éloigner de moi et fondre vers la ligne d’en-but. Il va arriver face à l’arrière. Bien sûr, je devrais le suivre, aller l’aider. Je connais l’adage : « Dernier passeur, premier soutien. », pourtant je trottine, je suis devenu spectateur. Il est le chat, le 15 est la souris. Je sais qu’il va le croquer.

 

Durant les secondes à venir, c’est à lui de faire le bon choix, c’est sous son crâne que les solutions se dessinent. Il a des coéquipiers qui viennent se proposer autour de lui. Mon ailier a pris sa a décision, il feinte la passe, accélère et s’enfuit aplatir sous les poteaux. Un essai en première main ! Le Graal pour une ligne de ¾ !

 

Je lève les bras, des coéquipiers vont enlacer notre ailier. En retournant nous placer, il vient me taper dans la main et me dit : « Bien joué ! ». Il a raison, nous avons bien joué. Putain, ce que j’aime ce jeu.