Entretien avec un arbitre
par l'Affreux Gnafron

  • 26 janvier 2018
  • 7

 

C’est un homme au regard hagard, au visage fréquemment parsemé de tics que nous retrouvons dans l’arrière salle banale du café ordinaire d’une ville quelconque. On le sent marqué par les épreuves et pourtant incroyablement digne. Il a vu des choses terribles et tente de se reconstruire, alors même qu’il sait que son calvaire n’en est qu’à ses débuts.
Par respect pour sa vie privée et ne pas affecter son futur professionnel, nous avons tenu à conserver son anonymat.

 

Monsieur l’arbitre, pourquoi avoir choisi aujourd’hui de lever le silence et de vous exprimer dans un média internationalement reconnu pour son sérieux et sa qualité ?

– Pour que le monde sache. On ne peut plus fermer les yeux sur ce qui se passe si près de nous, devant les caméras du diffuseur à des heures de grande écoute et alors que des vies sont en jeu.

 

A ce point ?
– Oui, vous ne pouvez pas imaginer..(silence) C’est facile pour vous, derrière vos écrans, ou depuis le confort de votre place dans le stade. Mais avez-vous pensé à nous autres, qui vivons toute cette violence au plus près du terrain ? A toutes ces scènes d’horreur que l’on s’impose, au mépris de toute vraisemblance ? Et qu’on se doit de regarder, par intégrité professionnelle ?

 

Mais de quoi voulez-vous parler ?
– Mais du jeu du Top14 voyons ! Toute cette débauche de violence, cet étalement de chocs et de fracas, nous autres arbitres, en sommes les victimes collatérales. Nous en sommes à la fois les témoins directs et les régulateurs, tiraillé entre le grand-guinolesque d’un spectacle gore et la nécessité de l’encadrer. Donc de le regarder avec attention.

 

Ah bon ?
– Oui . Quand je me réveille parfois la nuit, je vois une charge de Nonu le coude en-avant, j’entends le fracas de vertèbres, le bruit sourd de genoux sur une tempe. Le stress post-traumatique paraît-il. J’ai des collègues qui font des cauchemars à l’idée de rentrer dans l’Histoire comme le premier arbitre professionnel français à avoir sorti le carton noir.

 

Le carton noir ?
– Oui, celui qui sert à appeler le corbillard pour évacuer un joueur décédé sur le terrain. C’est une innovation dont on nous dotera la saison prochaine. La Fédération a décidé de prendre des mesures. Celle-ci est la plus marquante mais il y en a d’autres.

 


 
Quand la biscotte sent le cramé

 

Lesquelles ?
– Tout d’abord, on va faire du renforcement musculaire. Des membres inférieures en premier lieu car vous imaginez l’onde de choc qui se dégage lors d’une percussion de Vakatawa? Il faut avoir de solides quadriceps pour ne pas être projeté à terre par le souffle quand on est à proximité.
On va renforcer le reste du corps aussi pour tenter de survivre au cas où un joueur nous percuterait involontairement. La Fédé a sorti une étude secrète qui estime qu’une charge d’un centre équivaut à se crasher en voiture à 70km/h.

 

C’est énorme !!
– Oui et encore, on a basé l’étude sur des joueurs lambda, pas des Botia ou Bastareaud..
On pensait nous équiper de ceinture de sécurité mais l’option a vite été abandonnée au profit d’airbag du même type que ceux des sacs anti-avalanche. En cas de choc, une capsule de gaz permet le gonflement d’une bulle de protection qui devrait nous permettre de survivre en attendant l’arrivée des secours. C’est très utile pour ne pas finir enfoui sous un ruck et victime d’un déblayage d’Atonio à 5m du ballon.
Par contre pour l’impact initial, le temps de déclenchement risque d’être un peu limite. Il faudra compter sur la solidité de la protection dorsale.. et invoquer la chance (pensif).

 

Comment en est-on arrivé là ?
– C’est la Sécurité Sociale qui a fait pression sur les autorités. C’est confidentiel mais de nombreux arbitres sont en arrêt maladie pour des syndromes de stress post-traumatiques. Et pas pour les habituelles insultes ou critiques par supporters, entraîneurs et dirigeants, ça on est habitués à l’encaisser. C’est la répétition des scènes d’horreur qui fait craquer même les plus aguerris. On a des arbitres de ProD2 qui tremblent à l’idée d’être promu en Top14 quand même !
Des collègues sont prêts à tout pour ne pas arbitrer un Montpellier-Toulon ! Même à aller à Oyonnax à la fin Janvier.. C’est dire l’ampleur de la détresse de ces gens-là.

 

En effet..
– Oui, et gardez-le pour vous mais une action va s’organiser du côté de Canal+ également. Les cadreurs sont au bord de la crise de nerfs, ils réclament une prise en charge psychologique à l’instar de celle des cameramen de retour de zones de guerre. Un des mecs qui avait filmé la finale de l’an dernier était tombé en dépression et s’était vu prescrire 50 jours d’ITT. Pas de bol, il bossait lors du fameux Racing-Clermont et son K-O célèbre. Il paraît qu’il s’est suicidé depuis, il n’a pas supporté. Des groupes de paroles sont en train de se mettre en place. Ces gens ont vu des scènes horribles tout au long de la saison. Vécue de près, une charge de Koyamaibole ça vous marque à jamais. Presque autant qu’une passe de Doussain.

 

Mais pourquoi continuez-vous à arbitrer en Top14 ?
– Pour protéger les autres.

 

Les joueurs ?
– Non, pour eux, c’est foutu, on ne pourra rien faire le jour où l’indicible se produira. Moi, je pense à mes collègues arbitres. Tant que j’arbitre ces boucheries, un autre en est préservé. Pour moi, c’est trop tard, j’en ai trop vu pour pouvoir un jour oublier alors autant éviter qu’un petit jeune plein d’enthousiasme ne soit souillé à vie par toute cette désolation.
En plus, Tuisova va bien finir par retrouver son niveau..
Bon, je dois vous laisser, je vais être en retard à ma séance de psychothérapie.
Ca m’a fait du bien de vous parler les gars..

 

Et il nous laissa, désemparés et émus par le désespoir qui débordait chez cet homme.