Les yeux dans le jaune, une journée dans la vie de René
par La Boucherie

  • 23 janvier 2018
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Par Peir Lavit (qui nous a envoyé ce texte entre deux tournages à L.A),

 

Paris, 19 janvier 2018.

 

10h15 : Le réveil sonne. René (le prénom a été modifié pour des raisons de confidentialité, ndlr) tend péniblement le bras afin de faire cesser la sonnerie stridente qui s’échappe du maudit appareil. « Encore cinq minutes », peut-on discerner dans un râle prolongé.

 

11h37 : René parvient tant bien que mal à passer en position assise et non sans effort, il finit même par se lever de son lit. D’une démarche chancelante, il se dirige vers les toilettes afin d’assouvir ses besoins matinaux. Encore une belle journée pour être en vie.

 

11h49 : Le petit-déjeuner, c’est l’un des moments préférés de René. Au petit matin, il aime prendre le temps de se ressourcer, réfléchir au sens de la vie et faire le plein d’énergie afin d’affronter avec aisance les tribulations du quotidien. Méticuleusement, il verse ses céréales dans son bol. Céréales qu’il arrose généreusement d’un « lait végétal » (sic). Il s’agit en réalité d’une boisson parfumée à la réglisse et à l’anis qu’il surnomme affectueusement « mon Riri ».

 

12h25 : Le petit-déjeuner avalé, pas le temps pour la toilette. René ne veut pas être en retard au travail ! Il travaille peu et met donc un point d’honneur à être toujours à l’heure. C’est la moindre des choses et cela fait partie des Valeurs© qui sont profondément ancrées en lui. Il saute donc dans son plus beau costume et quitte son duplex.

 

13h10 : Un premier arrêt s’impose. René pousse la porte de Chez Burette. Une céphalée persistante l’empêche d’avancer davantage. Malgré tout, à aucun moment il ne perd sa bonhomie légendaire : il répète à qui veut bien l’entendre qu’il faut « relancer la machine » et « soigner le mal par le mal ». Les actes valant mieux que les paroles, René commande alors un verre de Suze, agrémenté de tuiles au paprika.

 

13h18 : Très vite, il sympathise avec les clients accoudés au comptoir. Beaucoup sont des habitués, comme lui. La parole se libère, les débats sont tellement passionnants et passionnés que l’on se croirait sans peine sur le plateau d’une émission de RMC. Politique, écologie, philosophie, numismatique ou astrologie, tout y passe. René se sait brillant et a un avis éclairé sur bon nombre de sujets.

 

15h07 : Les verres s’enchaînent, les tirades aussi :
« Et le Premier Ministre là, Philippe Edgar où je sais pas quoi, quelle pipasse celui-là ! Et Macron, Macron… J’ai beaucoup de respect pour lui mais quand même… C’est pas aux Français de payer son incapacité à mener une politique décente ! C’est pourtant simple putain, moins de fonctionnaires, moins d’assistanat, moins d’immigration, on n’a qu’à permettre aux entreprises de faire du blé et le plein emploi reviendra, je vous le dis moi ! »
– Comme tu y vas René ! Quelle verve, quel talent ! C’est quoi ton petit secret ?
– Ah mais y’a pas de secret mon petit, pas de langue de bois ! Moi je suis libre de tout, mais en espagnol. »
Silence gêné dans l’assistance. René termine son énième « Riri » et quitte ses camarades.

 

16h31 : Il grimpe dans un taxi. Les conversations enjouées tournent autour de la piétonnisation de la rive droite de la Seine et des bobos mangeurs de graines du Canal Saint-Martin.

 

16h57 : Le taxi dépose René devant les locaux d’un grand média national. Il s’avance avec assurance mais le vigile gardant la porte d’entrée le retient d’un signe ferme de la main.
« Monsieur, vous-êtes ?
– Je suis consultant rugby, je viens pour l’émission ».