Série Bleue
par Marcel Caumixe

  • 28 décembre 2017
  • 7

 

– Ben t’attends quoi ? Ouvre !

 

– Je crois que j’avais jamais vu un coffre d’où sortaient autant de briques à l’ouverture.

 

Sur le parking brumeux, les visages baignés par la lumière rouge des feux arrières sont ceux de Bernie le Dingue et Guy le Gitan.

 

– Moi, si. J’ai vu ton XV de France à l’oeuvre. Considère ça comme un hommage à ton passage parmi nous.

 

– Mince alors. Ca fait beaucoup de biftons. J’espère que j’ai pas privé des petits enfants des clubs amateurs de leur chasubles floquées Spor-Elec. Je le vivrais mal.

 

– T’en fais pas. C’est la recette du contrat lyonnais. On n’a même pas pris la peine de sortir le magot de la bagnole. On te le donne tel quel. Il manque juste la part des All Blacks qui se sont servis avant de repartir. Mais tu peux garder la caisse.

 

– Je partage le magot avec ceux qui m’ont flingué. C’est vicieux, tu ne me déçois jamais.

 

– … Après, je ne te cache pas que ça va retarder l’opération « 1 club amateur – 1 tireuse à bière » que je prévoyais pour ma réélection. Mais on trouvera toujours un moyen de se refaire.

 

– Oh ça, je me fais pas de souci. Y’a encore de la surface disponible sur les maillots. Mais évite de sélectionner Lacroix ou Dulin, on voit à peine le nom de leur sponsor même en 4k. Sinon, tu devrais aussi vendre la surface de l’assise des sièges du stade. On la voit vachement bien ces temps ci.

 

– Grâce à qui ?

 

– C’est beaucoup d’honneur, mais je ne suis qu’un modeste artisan de l’écroulement de l’édifice. Merci d’ailleurs. Grâce à toi, je serai bien loin quand il te tombera sur la gueule. Et si tu espères que Jojo-la-Moustache va te tirer de là, t’as surtout intérêt à lui payer des cours accélérés en fac de droit. Déjà qu’il est pas bien fin, je miserais pas sur sa plaidoierie devant le juge pour te sortir de prison. Enfin. Il paraît que la moustache ça donne de la prestance et de l’autorité…

 

– Mieux vaut la prison que le Top14. Et justement, tu vas faire quoi maintenant ?

 

– Franchement ? Aucune idée. Profiter de la vie. Retourner sur mon territoire. Peut-être dégommer le prête-nom à qui j’ai laissé les clés du troquet et revenir aux affaires. Recruter des sanguinaires à bas prix en troisième division pour méticuleusement péter tes JIFF, week-end après week-end. Ou alors prendre l’Italie et te mettre des branlées au Tournoi. Je n’ai que l’embarras du choix niveau loisirs. L’important c’est d’avoir une retraite active tu vois. Je vais m’employer à te mordiller les mollets pour rigoler un peu en attendant que la grosse catastrophe qui se profile au loin t’emporte, toi et ta bande.

 

– En parlant de bande, tu me feras le plaisir de récupérer Tif et Tondu. Y’avait pas la place de les mettre dans le coffre donc ils campent dans des cartons devant Marcoussis.

 

– Le Moustachu, il a pas besoin de sbires ?

 

– Depuis quand les domestiques devraient avoir des domestiques ? On va juste impliquer 2 ou 3 pontes histoire de les flatter un peu. Mais tes gars, là, j’en veux pas.

 

– Yannick-la-Brute retrouvera bien le chemin du bercail. Pour Jeff, appelle juste le 115. Bon, tu me files les clés ou bien ?

 

Bernie marque une pause et fait tourner le porte-clés autour de son index.

 

– Tu sais quoi, Le Gitan? Tout compte fait je vais me le garder, ce magot. Maintenant que je suis dans les institutions, je vais me la jouer dans les règles. C’est fini le temps où on réglait nos histoires dans les parkings, à faire taire les gênants en leur faisant bouffer des coffres remplis d’oseille ou le silencieux vissé au bout de nos pétards. On a troqué nos survêts pour des costards. On va faire règlementaire. Respectable. Corporate, comme on dit de nos jours. A grands coups de code du travail dans la tronche. C’est lourd, et ça laisse pas de traces, c’est clean. Et puis comme ça, j’aurai même plus à voir ta gueule d’enterrement en vrai. Je vais payer des avocats pour te parler, des communicants pour que ça ait l’air propre et avec un peu de chance, ce sera toi le sale type. Pas l’honorable Président bénévole et philantrope que je suis. C’est que Claudio-Les-Mains-Pleines et moi, on a une coupe du monde à organiser. Les petits arrangements, ça fait mauvais genre quand on est sous l’oeil du monde entier. « Faute grave », ça te dirait ? Ca fait toujours bien sur un CV.

 

– « A perdu deux coupes du monde », ça t’a pas empêché de faire ministre et président je crois.

 

– Eh bien si tu comptes céder aux sirènes du pouvoir, ça t’empêchera pas de briguer le comité des fêtes du bled. Connaissant ton goût pour la rigolade, on va s’éclater au loto municipal de Pibrac. Moi je suis tourné vers le futur. Et le futur, il appartient pas aux poussiéreux dans ton genre. Il appartient aux entrepreneurs. Le rugby du cul-terreux qui sent bon le confit c’est fini. Le rugby de demain sent le cigare que moi et mes nouveaux potes, on suçote en rotant notre scotch hors d’âge, le cul dans le cuir du fauteuil, entre deux histoires sur comment on est parti de rien pour arriver au sommet. C’est ça qui fait rêver les jeunes. Pas les virées à six en Clio pour faire le tour des boîtes du canton. Mais t’inquiète, je les aime bien là où ils sont, les bouseux. Je veux juste leur vendre du rêve.

 

– Eh ben, quand j’entends ça, je devrais te remercier de me permettre de mettre les bouts. En fin de compte, je suis libre de todo, moi. Toi, tu es toujours à faire les basses oeuvres de quelqu’un d’autre.

 

– Que dalle, c’est fini ce temps là. C’est moi le gros bonnet. C’est moi qui ai la boîte à ma pogne.

 

– « Ne demande jamais à la marionette si elle est plutôt ficelles ou main dans le cul, elle se douterait de quelque chose ». C’est du Confucius. Enfin je crois.  Allez, tchao pantin, je crois qu’on a plus rien à se dire. Je t’enverrai mon baveux.

 

Les deux hommes se séparent comme ils sont venus, sans un mot de plus.

 

Les épisodes précédents :

Serie Bleue et noire 

Serie Rouge et Noire

Serie Rouge et Noire, Volume II