Yionel, tout simplement
par l'Affreux Gnafron

  • 24 octobre 2017
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Par l’Affreux Gnafron,

 

En ce 24 Octobre 1985, une frénésie inhabituelle parcourt les travées de la Conférence des Évêques de France réunie à Lourdes. Ce n’est certes pas le discours introductif de Monseigneur Vilnet, évêque de Saint-Dié, qui suscite une agitation fort peu ordinaire en ces lieux. Du reste, l’esprit du vénérable dignitaire religieux partage-t-il cette excitation collective dont il se pensait pourtant à l’abri. Sa langue fourche à plusieurs reprises lors de son oraison, mais personne n’y fait vraiment attention. Toutes les pensées des présents vagabondent vers un ailleurs si proche, annonciateur d’un bouleversement théologique qui pourrait changer la face de l’Humanité.
On attend, on espère, certains se surprennent même à prier, l’annonce imminente d’une nouvelle extraordinaire.

 

Soudain, les lourdes portes de la basilique s’ouvrent et laissent passer un prélat épuisé mais pourtant radieux. Un frisson d’impatience secoue les religieux.
De cent voix à l’unisson retentit cette implorante question : « Alors ? Alors ? ».
« 1h48 mais je ne suis pas certain que courir un semi-marathon en robe favorise la performance. Et puis j’ai dû faire un détour pour éviter des ours » leur répond celui qui vient de rallier à belles foulées la cité mariale depuis Tarbes.

 

Un silence de mort accueille cette réponse sibylline. De sa voix de stentor, Monseigneur Vilnet interpelle le messager : « Alors ? ».
« C’est Lui. Une vague d’Amour a empli la salle d’accouchement quand Il est venu au monde. Mes frères, le Fils de Dieu est parmi nous »
Une immense clameur collective salue cette nouvelle espérée depuis presque 2000 ans.
On se congratule, on se tombe dans les bras. L’ambiance est à l’euphorie générale.
« Par contre, il chausse déjà du 42, le môme. » rajoute l’ecclésiaste.
Dès sa naissance, le destin de Lionel Beauxis serait marqué par cette particularité anatomique.

 

 

 

L’enfance du jeune Yionel ressemble à celle de tous les autres petits Bigourdans de l’époque.

 

Elle s’articule autour d’un large panel d’activités dont la variété n’a d’égale que l’intensité. Les préoccupations de cette prime jeunesse sont les suivantes : chasser les ours, faire l’école buissonnière à l’automne pour aller cueillir des champignons dans les Baronnies, chahuter lors des fêtes de village avec les autres enfants du canton/village/foyer d’en face, faire l’école buissonnière en hiver pour aller au ski à La Mongie, tuer le canard/le cochon/le veau pour en faire des conserves ou des poches à congeler, faire l’école buissonnière au printemps pour aller chasser les ours en montagne, couper du bois dans la forêt du voisin, faire l’école buissonnière en été pour chasser les ours et les touristes qui s’aventureraient en plaine, braconner tout ce qui peut se braconner le reste du temps.

 

Une enfance heureuse et banale dans ce coin perdu de France.
Il est à noter que toutes ces activités sont mixtes car la Bigourdane ne diffère que fort peu du Bigourdan, hormis par sa coiffe. Les nombreuses parties de chasse entretiennent chez le petit Yionel une condition physique à toute épreuve et lui permettent de développer un atout maître : son pied. Quand les autres enfants partent à la chasse à l’ours à l’aide de frondes (oui, c’était une activité dangereuse pour ses pratiquants car l’animal n’était pas toujours le vaincu), Yionel se contente de petits cailloux qu’il projette à longue distance entre les yeux de l’ursidé à l’aide de ses panards. Il acquiert très rapidement une renommée de redoutable tireur de précision faisant de lui un compagnon à la présence très appréciée et sécurisante pour le reste des participants.
L’efficacité de cette nouvelle technique de chasse conduira d’ailleurs à la quasi-disparition de la population ursine des Pyrénées Centrales ; et à la nécessité d’introduire d’une part de nouveaux ours et d’autre part de favoriser l’éclosion d’une nouvelle activité susceptible de rassasier l’appétence à la violence des autochtones. La Bigorre était prête pour le rugby.

 

Quand d’aucun marchait sur l’eau, Yionel bute sur l’eau.

 

Mieux qu’ailleurs peut être, ce sport trouvera dans ce territoire sauvage, violent, morcelé en autant d’entités furieusement antagonistes, sa mission civilisatrice. En créant un club de rugby, on parvenait (momentanément) à unir une vingtaine d’individus autour d’un projet commun : la détestation du club d’à côté. Les plus audacieux étaient parfois autorisés à quitter le département, sous bonne escorte, pour s’en aller guerroyer face à leurs homologues Basques et Gersois. Qui le leur rendait bien.

 

 

Très vite, Yionel se distingue de ses petits camarades de Louey-Marquisat. Là où les autres ne voient dans ce jeu qu’un prétexte pour se foutre sur la gueule avec Trie-sur-Baïse, Bagnères-de-Bigorre ou Coarraze-Nay, Yionel y voit une forme d’art. Courses chaloupées, arabesques inventives, trajectoires de coup de pied hyperboliques, Lionel tente d’initier ses camarades à la notion du Beau. En pure perte car si l’on reconnaît l’utilité d’un coup de pied miraculeux qui fait gagner 60 mètres à son équipe, les esprits restent rétif au discours d’amour de son prochain que prône Lionel. Le rugby, c’est la guerre. Et comme il n’y a plus d’ours à tuer, il faut pourfendre de l’adversaire.
Pourtant Yionel tente inlassablement de convertir ses coéquipiers à cet éloge de la bienveillance. « L’adversaire n’est pas notre ennemi, c’est notre partenaire de jeu » ne cesse-t-il de répéter lors des entrainements. Des silences polis répondent à ces propos étranges, nul n’est prophète en son pays…

 

Sur cette image se cache un sex-symbol, idole des femmes. Et l’autre c’est Vincent Clerc.

 

Très vite, la rumeur de l’existence d’un joueur hors du commun traverse les frontières du département. On vient de loin pour vérifier de ses yeux la réalité du phénomène. Les maquignons venus de la ville salivent d’envie en voyant le gamin enquiller des pénalités toujours plus lointaines, réussir les gestes les plus fous. Les amateurs de rugby n’en reviennent pas de l’aisance technique déployée par un si jeune prodige. Les femmes, les hommes, les vieux, les jeunes, tous tombent en adoration devant cet adolescent si simple qui vous rend heureux rien qu’en le regardant.

 

Chaque jour plus nombreux, ils se pressent pour le voir, espérant secrètement qu’Il les guérira, leur rendra la vue, les fera de nouveau marcher. La fréquentation des sanctuaires de Lourdes chute drastiquement pendant que ces nouveaux pèlerins affluent vers Louey. L’Astarac-Bigorre et ses infrastructures archaïques ne peuvent supporter ce flux migratoire, il faut faire quelque chose. Yionel est envoyé dans la ville la plus proche. Et comme on ne peut pas décemment qualifier Tarbes de ville, c’est vers Pau que Yionel dirige ses pas. Nous sommes en Septembre 2001 et la face du monde contemporain en restera à jamais changé.

 

 

Auréolé de son récent titre de champion de France cadet Taddéi obtenu avec l’Armagnac-Bigorre, c’est sur la pointe de ses pieds de mammouth que Lionel pénètre dans la capitale béarnaise.

 

Pourtant habitué à accueillir les plus grands (Henri IV, François Bayrou, Imanol Harinordoquy) le boulevard des Pyrénées chavire de bonheur. Lionel le Messie y rapporte un nouveau titre de champion de France cadets avec la sélection du Béarn cette fois. Le doublé est possible !

 

Started from the Béarn avec Sébastien Tillous-Borde (qui arrêta le rugby pour devenir prof de MUSCUUUU)

 

Ne s’arrêtant pas en si bon chemin de Saint Jacques, il mène les Crabos Palois au titre national. 3 titres de champion de France de rugby d’affilée, à Clermont on refuse de croire ce miracle possible.. Le quadruplé n’est évité que grâce à une défaite en finale face au Stade Toulousain des Mermoz, Médard et autres Denos alors même que l’équipe de la charnière Cibray-Beauxis était invaincue lors de la saison régulière.
A seulement 18 ans et pour sa première apparition en Top 16, Yionel marque la transformation de l’égalisation de la dernière seconde à Brive. Nous sommes le 19 Décembre 2003, les cadeaux de Lionel sont déjà en avance.

 

 

A Pau, la mue de Beauxis s’achève tranquillement. L’icône régionale au prestige national se découvre un destin planétaire : Yionel devient Champion du Monde des Moins de 21 ans en 2006. Tout aussi tranquillement, il marque l’intégralité des 24 points français de la finale contre l’Afrique du Sud (6 pénalités, 2 drops). Parce qu’il fallait bien que quelqu’un s’en charge. Côté Springbok, un certain Scott Spedding n’en revient pas de voir un humain buter de 60m. Sa décision est prise, plus tard il fera pareil: porter la tunique bleue et taper comme un sourd dans le ballon (mais avec infiniment moins de grâce).
Cette compétition est l’occasion pour Yionel d’être nommé meilleur joueur du monde et de l’Univers de moins de 21 ans, ce qui est la moindre des choses.

 

Très tôt, Yionel démontre sa maturité en adoptant des choix capillaires plus sûrs que ceux de ses coéquipiers.

 

… ce qui n’empêchera pas quelques passages à vide un peu plus tard.

 

Des quatre coins de France et de Navarre toute proche, on sent que le Béarn se révèle trop petit pour abriter un si grand talent, il lui faut un écrin digne de son lustre. Il est alors temps pour Yionel de monter à la Capitale, afin d’y redonner joie de vivre et espoir à une population abandonnée des Dieux.

 

On dit que c’est un magicien puissant qui termina de façonner le joyau bigourdan. Juan Martin Hernandez fit le forcing pour recruter, côtoyer et apprendre de ce génie du jeu. Ensemble, les deux ouvreurs progressent, remportent le Brennus dès leur première année de collaboration et redonnent du bonheur aux supporters du Stade Français.

 

Yionel reste le seul argument pour te convaincre de voir un Stade Français – Brive.

 

Même si Yionel joue peu en club (barré par Skrela et Hernandez), cela n’empêche pas Bernard Laporte (qui n’a donc pas fait que des conneries dans sa carrière) de l’appeler sous le maillot tricolore. Suite à la blessure de Skrela, le néo-Parisien est titularisé pour la première fois contre l’Ecosse dans le Tournoi, lors un match que la France doit remporter avec le plus grand écart possible pour espérer remporter la victoire finale.
Tranquille comme Jean-Baptiste Poux, Yionel s’acquitte avec brio de la mission et la France termine première du Tournoi.

 

Un Brennus et un Tournoi dans l’escarcelle, Yionel compte bien profiter de ses vacances de l’été 2007 pour rentrer se ressourcer dans une Bigorre natale qui se languit de Lui. Mais l’Histoire va en décider autrement et Yionel se retrouve embarqué dans l’aventure de la Coupe du Monde. Il a beau répéter qu’il s’en fout, qu’il en a déjà gagné une et que « maintenant il va falloir me laisser monsieur Laporte », Yionel est enrôlé comme artefact anti All-Blacks.
Ce qui devait arriver arriva et Yionel, titularisé à l’ouverture lors du quart contre la Nouvelle-Zélande, fait merveille dans le jeu au pied et contribue grandement à la déroute maorie.

 

Alors tu vois, ce sont des mains, il paraît que ça sert pour jouer au rugby mais à mon avis, c’est une légende urbaine.

 

 

Sa prestation de ce jour impressionna tellement son adversaire direct que Dan Carter demandera plus tard à jouer avec ce ‘fantastique ouvreur bigourdan né à Tarbes’. Fin stratège passant par là, Paul Goze parviendra à persuader l’ouvreur néo-zélandais de signer à Perpignan en lui montrant une photo de Collioure et un extrait de naissance de Nicolas Laharrague, autre ouvreur bigourdan légendaire. Quand il s’apercevra de la tromperie, Dan Carter se blessera de colère.

 

 

La suite de la carrière de Yionel, son titre toulousain, son escapade girondine, sa renaissance lyonnaise, son record de 30 points marqué en un seul match (bon, c’était contre Bayonne, mais ça compte quand même) seront bien mieux analysés, disséqués, racontés par les historiens de ce jeu quand ils se pencheront sur la montée en puissance de celui qui mènera le XV de France à la victoire lors du Mondial japonais. On écrira des poèmes, des chansons, on montera des comédies musicales sur la vie et les exploits de l’enfant de Louey. Les femmes enceintes se frotteront des photos de Yionel sur le ventre pour que leur progéniture s’attire les faveurs de la destinée.

 

Car la sélection de Yionel Beauxis pour le Mondial 2019 est inéluctable. Qui d’autre que Lui, l’ouvreur ayant déjà mené les siens au firmament mondial pourrait récidiver, libérant tout un pays d’une attente qui n’a que trop duré.

 

Pourtant cette évidente présence prochaine de Yionel au pays du Soleil Levant suscite aussi crainte et angoisse dans la région. Sa venue imminente bouleverse les équilibres militaires locaux. Les Nord-Coréens se préparent fébrilement à la proximité d’un homme capable de détruire leur arsenal militaire d’une simple chandelle dévissée. L’accélération de leur programme nucléaire est à mettre en regard avec la montée en puissance des performances de Yionel à Lyon. La peur s’installe dans les esprits. Le monde est au bord de l’apocalypse nucléaire et seule cette perspective pourrait justifier la non-sélection de Yionel pour la Coupe du Monde, ultime sacrifice d’un Homme qui mettrait le destin du monde au-dessus du sien.

 

Yionel Beauxis 2019, ou le dilemme entre un monde en paix et une équipe de France de rugby enfin championne du Monde.