Série Bleue et Noire
par Marcel Caumixe

  • 17 juin 2017
  • 8

Beverly Hills Hotel de Durban, ce matin. D’un pas décidé Le Président de la FFR descend énergiquement le couloir qui mène à la salle de conférence Bakkies Botha.

 

– Pas si vite Bernie !

 

Ses pas pressés s’arrêtent net. Le martèlement de ses sandales Nike et le sifflement répétitif du frottement du polyester de l’entrejambe de son survêtement FFR laissent brutalement la place à un silence pesant. La voix familière qui vient de surgir dans son dos est celle d’un homme qu’il connaît bien. Le président se retourne. Face à lui se tient une silhouette noueuse qui en a vu beaucoup. Le temps semble s’arrêter alors que les deux hommes se toisent.

 

– Guy Le Gitan. Tu sais que tu peux m’appeler Monsieur le Président désormais.

– C’est parce que tu as été élu chef de la tribu par une assemblée de pécores fascinés par un abonnement Canal et un téléviseur BlueSky que je devrais te faire la révérence ? Ben tu te plantes. J’en ai connu, moi, des présidents. Et crois moi, les plus compétents c’était ceux qui étaient suffisamment malins pour rester à leur place en tête de banquet pendant que je faisais tourner la boite. Ceux qui savaient se souvenir qu’on parle pas la bouche pleine.

– Guy, mon vieil ami, écoute-moi bien. Je t’ai récupéré avec les meubles quand j’ai racheté Marcoussis. Je t’ai pas vraiment choisi. Tu jures un peu avec la déco, comme le vieux buffet formica de mamie au milieu d’un intérieur italien. Mais personne veut te récupérer, même pas Emmaüs. Et puis comme t’es un peu pénible à déloger de la cuisine, ben on te garde là en attendant que tu sois suffisamment vermoulu. Ou qu’un accident malencontreux arrive avec la gazinière.

– Et sinon, à part faire des métaphores, qu’est-ce qui t’amène ?

– Ce qui m’amène ? C’est un putain de vieux meuble qui est en train de foutre en l’air ma déco justement. Tu voudrais pas gagner un peu des matchs là ? C’est le désastre ! Comment je suis sensé louer mes emplacements sur les maillots ? Y’a Mohed le Maçon qui va m’envoyer des gros bras pour me foutre dans la bétonneuse. C’est pas vraiment ce que j’ai en tête quand je dis que veux créer une fondation à mon nom.

– Ah ça, louer des emplacements, tu sais faire. D’ailleurs, c’est le début de la saison non? t’as pas des campeurs à accueillir au Pilat ? Et c’est quoi que tu tiens là ?

 

Le Président Bernie, l’air embarrassé, avait presque oublié la liasse de photocopies qu’il portait.

 

– C’est… Euh…

– Ne me dis pas…

 

D’un geste souple et vif, Guy le Gitan subtilise de trois doigts un feuillet à son Président pris par surprise

 

– Putain… J’en étais sûr.

– Ouais, c’est bon, je sais… Mais je suis sûr que ça peut marcher ce coup-ci.

– La lettre de Guy Môquet. Sans déconner, Bernie. T’as plus honte de rien en fait.

– Mon mentor en politique m’a tout appris. Je lui dois d’être là où je suis.

– C’est exactement ça ton problème. Tu es dans l’ombre des présidents. Max et autres. T’es un suiveur, Bernie.  T’as pas l’étoffe.

– Je te rappelle que c’est moi le président !

– Laisse-moi t’apprendre un truc. Les anglais ont un jeu. Ca s’appelle « Simon Says ». C’est comme Jacques a Dit, mais Jacques, c’est un médecin niçois. Tu me suis?

– … Non.

– C’est pas grave, l’essentiel c’est que tu le suives lui, pas vrai?

 

Bernie reste coi alors que les rouages de sa pensée tentent de décrypter le message. Guy reprend.

 

– Je te comprends, tu te dis qu’à choisir il aurait mieux valu que ce soit l’intérieur de ton crâne qui soit brillant. Mais laisse tomber je te dis. « L’entraîneur entraîne, le dirigeant dirige ». C’est pas mal, ça hein? C’est de moi. Ça m’est venu comme ça. J’ai balancé ça à la télé l’autre jour, ça s’est retrouvé partout sur le minitel des jeunes. L’entraîneur entraîne, le dirigeant dirige. Reste à savoir à quoi tu sers, toi. Mais vas-y. va leur faire ton speech, va leur parler d’un gamin qui s’est fait massacrer par des nazis, au moins ça va les mettre dans l’ambiance. Par contre, compte pas sur moi pour faire Guy Moquette. Je vais pas m’aplatir. Et si tout va bien, dans 6 ans je pourrai perdre une coupe du monde à la maison à la tête de 15 imbéciles traumatisés. Au moins j’égalerai ton Palmarès.

 

Sur ces mots, Guy le Gitan poursuit son chemin, et laisse son éternel rival esseulé, bras ballants, dans le couloir sans âme de l’hôtel.