Le Bouclier arverne
par Damien Try

  • 09 juin 2017
  • 22

 

Mon week-end de la Pentecôte à Toulouse s’annonçait un peu morne. La ville était vidée par les ferias de Vic-Fezensac auxquelles je ne peux plus participer depuis un regrettable incident impliquant la mafia géorgienne, une prostituée naine et un cafetier gersois qui n’oubliera pas mon visage. J’aurais bien aimé voir la finale de Top 14 place du Capitole comme cela se faisait beaucoup il y a quelques années, mais malheureusement il semble que cette mode soit passée… Je m’apprêtais donc à passer trois jours avachi sur le canapé, quand mon téléphone se mit à entonner les premières notes du générique de Batman (le dessin animé des années 90), signalant un appel d’Ovale Masqué.

 

« Allo chaife ?

 

– Ouais Damien on a besoin de toi pour un reportage.

 

– Un reportage ? Mais je suis pas journaliste.

 

– C’est ça ouais, t’es écrivain, peut-être ? Là c’est épique ce que je te propose, une occasion unique dans une vie, ou presque.

 

– Tu vas te faire couper les cheveux ?

 

– Ta gueule. Prends ta caisse et direction la place de Jaude, où tu retrouveras Copareos. Là-bas je veux un grand reportage, des photos, des témoignages. Clermont est grand favori, ce qui signifie qu’ils ont une chance sur mille de gagner. Si ça arrive ça sera le reportage du siècle, sinon au pire on pourra toujours se foutre de la gueule des Jaunards qui pleurent.

 

– Du siècle ? Mais ils ont gagné en 2010 !

 

– Contre une équipe de ProD2, ça compte pas. Bouge-toi le cul, moi je peux pas y aller, je suis bloqué sur le yacht de Vincent et y a pas de canal qui remonte jusqu’à Clermont. Je te laisse, au cours du briefing-coke d’hier on s’est dit que foutu pour foutu on pouvait tenter de faire respirer de l’hélium au Stagiaire, peut-être que ça lui donnera une voix plus virile. »
Face à cette figure d’autorité, impossible de se débiner.

 

J’arrivais donc chez Copareos, correspondant permanent de la Boucherie à Clermont. Après un court trajet dans le seul tram à pneus de France (lobby Michelin oblige), nous sommes arrivés place de Jaude. Le contrôle de sûreté nous a fait retirer les bouchons de nos bouteilles, rien de plus, j’aurais très bien pu rentrer avec une ceinture d’explosifs mais pas d’inquiétude, je ne me ferai pas agresser par un jeteur de bouchons en plastique, ouf.

 

L’attente a commencé, parmi des dizaines de milliers de Clermontois qui ont bien compris que pour être à moins de 80m de l’écran, il faut arriver tôt. Tout le monde avait l’air joyeux, serein, confiant, comme s’ils n’étaient pas au courant de l’inéluctable. Cependant Copareos m’a appris que les années précédentes il fallait arriver bien plus tôt pour être aussi bien placé, preuve que certains Auvergnats ont tout de même un peu de mémoire.

 

J’ai essayé de me fondre dans la masse, lançant des « cette année c’est la bonne » à tout bout de champ. N’ayant pas de maillot de l’ASM (pourquoi pas du Racing pendant qu’on y est ?), j’avais opté le camouflage d’un gilet de sécurité sur lequel j’ai inscrit « Brock » au marqueur dans le dos, invisible au sein d’une foule qui n’avait pas lésiné sur les couleurs criardes. Deux heures à attendre devant un écran c’était très long, surtout en compagnie de Copareos. Mais visiblement les gens étaient très heureux de se voir à l’image, agitant bras et drapeaux pour s’y retrouver.

 

Je ne vais pas vous raconter le match, premièrement parce que vous l’avez déjà vu et deuxièmement parce qu’il n’a pas d’intérêt. Je me contenterai de noter que les supporters clermontois ont vécu la finale avec le même engagement physique que leurs joueurs, certains devant être évacués par la Croix Rouge aussi mal en point que les commotionnés du match, et ce parfois même avant le coup d’envoi. L’échauffement avait dû être très intense. Sachez tout de même que le meilleur public de France hue le buteur adverse, ce qui est discutable dans un stade mais incontestablement con devant un écran. Enfin les sifflets ont dû être entendus à Auckland où de source sûre la finale a été perdue.

 

L’ASM a mené tout le match mais le dernier quart d’heure fut particulièrement éprouvant, jusqu’au coup de sifflet final qui a libéré la place de Jaude. Et accessoirement signifié la fin de la retransmission sur l’écran : les dernières secondes du match n’ont pas été diffusées, je suppose que Parra a dégagé en touche, mais je ne l’ai pas vu, l’écran montrant la foule en effervescence. On a bien sûr eu droit à la remise du Bouclier, mais pas au concert organisé par la Ligue. Apparemment c’était pas plus mal.

 

 

 

Vous pourrez peut-être reconnaitre un vendeur de tshirts qui se dit que cette victoire va lui offrir de belles vacances cet été.

 

La suite est plus confuse. J’ai pu voir différentes scènes de chaos dans ma vie, Sarajevo en 99 et Dax aux alentours du 15 août chaque année. Mais je n’ai pas souvenir de tels torrents d’urine qui rejoignent dans des mares odorantes les reliefs d’une bataille de pintes. Des hommes hagards et à demi-nus qui hurlent en groupe des paroles incohérentes. Des forces de l’ordre débordées qui ont manqué d’abattre Copareos essayant laborieusement de passer sous une barrière pour rejoindre une fontaine (probablement pas pour se désaltérer).

 

La soirée a terminé place de la Victoire, #CommeUnSymbole, et fut copieusement arrosée. Arrosée par la fontaine j’entends, puisque tous mettront un point d’honneur à exhiber leurs IMC défaillant dans les différents bassins qui entourent la statue d’Urbain II.

 

Un tshirt des finales perdues fut aussi brûlé, en guise de conjuration du mauvais sort (pour être sûr de bien bien le conjurer, je vous invite à l’acheter et à le brûler en masse).

 

 

La ville s’est éveillée tardivement mais heureuse le lendemain, drapeau et maillots toujours de sortie. Personnellement je n’ai pas attendu la présentation du Brennus à la ville, j’avais piscine, parce que le journalisme total, c’est complètement con.

 

Ce fut une belle expérience, mais je ne reviendrai pas voir une finale à Clermont avant quelques années, et ce pour deux raisons. La première c’est que faire 10 heures de route en 24 heures c’est la chose la plus débile que j’ai faite de ma vie (après mon inscription sur le forum de la Boucherie Ovalie). La seconde c’est que si Clermont gagne l’année prochaine, j’ai bien peur que dans la foulée ses supporters ne détruisent la ville.