Top 14 et pognon : comment financer un club ?
par Pyody

  • 11 avril 2017
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Aujourd’hui on va parler pognon et plus exactement comment le #MeilleurChampionnatDuMonde fonctionne financièrement. Plus exactement, comment on valorise le produit, comment on dépense les sous ainsi gagnés et ce qu’on fait de l’écart entre les deux.
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Premier paragraphe et le comptable du CSBJ est déjà perdu.

 

Comprenons tout d’abord le fonctionnement économique d’une ligue de sport pro en général et donc une ligue de rugby. Il s’agit d’une série d’entreprises proposant deux éléments principaux pour créer de la valeur, monnayer cette valeur et recevoir des fonds. Ces éléments sont premièrement un spectacle et deuxièmement de la visibilité pour des emplacements publicitaires.

 

Le spectacle créé est valorisé d’une part par la billetterie (des clients payant leur place pour voir le spectacle) ainsi que par des droits de diffusion (TV, radio, …) payés par des médias comptant sur ce spectacle pour attirer des auditeurs, audimat que l’on rentabilisera ensuite soit par un paiement direct pour accéder au contenu (modèle Canal +), soit par la vente de « temps de cerveau disponible » à des annonceurs (modèle TF1, radios), soit même par une mission de service public justifiant une redevance télévisuelle (modèle France TV, si si le duo Galthié-Lartot relève d’une mission de service public).

 

« On a payé 335 millions pour cette merde, alors comptez sur nous pour bien vous saouler avec cette histoire de meilleur championnat du monde. »

 

La visibilité est valorisée par l’exploitation par les clubs et la ligue de leur image par divers partenariats, allant de la pancarte dans les stades, aux sponsors sur les maillots, jusqu’au namings des stades ou des compétitions. Cette visibilité se nourrit de l’audience rencontrée par le spectacle.

 

C’est pour cela qu’en règle générale, la valorisation du spectacle va de pair avec celle de la visibilité. De larges audiences génèrent de confortables revenus provenant des spectateurs et assurent une grande visibilité qui intéresse de nombreux annonceurs, prêts à payer cher pour être vus ou être associés à ce spectacle et à son image #Valeurs. Cette visibilité entraînant toujours plus de spectateurs, on est alors censé entrer dans un magnifique cercle vertueux de croissance infini du #Produit.

 

Cercle vertueux qu’il ne faut bien entendu pas briser par un gain alléchant à court terme. Ce fut le cas lors des négociations sur la diffusion de la nouvelle coupe d’Europe où le comité a choisi BeIn, qui proposait le plus gros chèque. Le moyen terme avec des matchs de phases finales suivis par quelques centaines de milliers de téléspectateurs n’est sans doute pas un bon point pour la visibilité du produit et donc à terme pour sa valorisation.

 

« Oui, c’est vrai. On a payé une fortune pour pouvoir diffuser les matchs de Castres en Champions Cup. Pourquoi ? Parce qu’on peut ! »

 

Voilà pour le produit, l’argent qui rentre. Malheureusement, rien n’est gratuit en ce bas monde et les joueurs ne jouent pas uniquement pour les #ValeursDuRugby mais pour des valeurs bien plus sonnantes et trébuchantes. Et pour simplifier, organiser le #MeilleurChampionnatDuMonde coûte cher, très cher. Les stades sont de plus en plus grands et modernes, les staffs deviennent pléthoriques et les infrastructures d’entraînement sont à la pointe de la technologie. Les joueurs sont devenus complètement professionnels. Les clubs financent des centres de formation comprenant une trentaine de joueurs de chaque classe d’âge en espérant que l’un d’entre eux atteigne le niveau pour rejoindre l’équipe première (Il y aurait d’ailleurs un article à faire sur le sujet, mais cet article est déjà trop long, même pour les standards de la boucherie).

 

Le Top 14, championnat le plus riche du monde, se paye ce qui se fait de mieux dans le monde du rugby. C’est particulièrement vrai au niveau des joueurs, les clubs empilant les pointures mondiales. Toutes sélections confondues, on compte au moins une dizaine d’internationaux par club de Top 14, et les gros atteignent la vingtaine d’internationaux des nations majeures. Même si le Salary Cap permet de contrôler un peu les choses, les budgets sont en croissance et atteignent des niveaux jamais obtenus. Pour conserver ce niveau de dépenses, c’est-à-dire avoir plusieurs équipes avec 5 All-Blacks dans le même championnat (des vrais All Blacks, pas de mecs qui ont eu une sélection contre l’Italie, coucou Kevin Senio), les clubs ont au final besoin de plus de ressources que celles qu’ils ne sont capables de générer.

 

Encore un All Black s’apprêtant à rejoindre la Rochelle… comment font-ils ??

 

Bref, le « Produit » coûte très cher à fabriquer. Trop par rapport à ce qu’il est capable de générer actuellement comme revenus. Un modèle sain, c’est-à-dire où l’argent généré par la billetterie, les droits télés et le sponsoring est suffisant pour payer ses charges semble ne plus exister en Top 14, même -et je dirais surtout- pour le haut du classement.

 

Ce modèle vertueux récompensant les clubs de haut de tableau qui grâce à leurs résultats attirent spectateurs et sponsors ne fonctionne plus ou très mal. C’est le modèle toulousain qui a incarné cet équilibre pendant longtemps, en gagnant un titre tous les deux ans et en faisant jouer les meilleurs rugbymen de l’hexagone. Mais il est aujourd’hui dépassé. Le club pioche continuellement dans ses réserves financières tout en étant incapable d’attirer les meilleurs joueurs et de remporter des titres comme c’était le cas précédemment.

 

Les rares clubs capables d’équilibrer naturellement leurs dépenses et leurs revenus sont les petits clubs, sans mécène important, qui sont solides financièrement mais n’ont absolument pas la capacité sportive pour viser le haut du tableau. Leur budget leur permet de survivre, de réaliser quelques exploits ponctuels, mais jamais de s’installer durablement en haut du classement.

 

Gagner des titres, jouer le haut du classement, n’est économiquement pas rentable, la valeur financière d’un titre de champion est bien inférieure aux charges à débourser pour l’obtenir (et je ne vous parle pas des primes de victoire, comme dirait De Cromières). Les exemples du Racing et du Stade Français, champions 2015 et 2016 jouant dans des stades vides, montrent que des excellents résultats et même un titre ne font pas exploser la billetterie.

 

Sergio Parisse fêtant le Bouclier de Brennus avec tous les supporters du Stade Français.

 

Cet écart entre revenus générés et dépenses nécessaires explique l’arrivée de mécènes dans le monde du rugby pro. Les mécènes ne sont pas des investisseurs qui espèrent faire un placement rentable, comme ce serait le cas dans une entreprise classique. Non, ils savent dès le départ qu’ils devront combler annuellement le déficit des clubs contre rien qui n’ait de véritable valeur financière. Ceux-là viennent souvent s’acheter avec leurs millions superflus une reconnaissance publique, de l’exposition médiatique, un peu d’amour et sans doute un peu de frisson et la possibilité pour ceux d’entre eux véritablement passionnés de côtoyer de grands joueurs qu’ils admirent.

 

Plus prosaïquement, une subvention à un club de sport peut avoir aussi quelques effets fiscaux, soit faire baisser son ISF personnel (la prise de participation dans un club n’est pas prise en compte dans le calcul de l’assiette de l’ISF), soit l’impôt sur les sociétés d’une entreprise. Une subvention ou un sponsoring est une charge décaissable qui baisse le résultat de l’entreprise et donc baisse mécaniquement son impôt. Ce mécanisme permet ainsi de faire financer une partie de l’investissement par L’État.

 

Forcément l’engagement de ces mécènes est fragile, dès qu’ils se lassent, sont ruinés ou ne se sentent plus assez aimés, ils abandonnent leur jouet qui n’est alors plus capable de vivre sans eux (cette sensation de pouvoir, de vie et de mort sur 80 salariés et des milliers de supporters doit également contribuer au fait qu’ils claquent 6 millions par an).

 

Nota bene aux Toulonnais qui ricanent dans leur coin, ça marche aussi pour un support d’une collectivité locale. Malgré « l’économie du RCT » vantée par Boudjellal, le club reçoit environ 4 M€/an de la ville et du département, sans compter la mise à disposition du stade. Une alternance politique ou un rapport de la Cour des Comptes pouvant arriver, personne n’est à l’abri du départ d’un généreux mécène. Les clubs les plus solides de ce point de vue sont paradoxalement les clubs parasites mous (l’image est de Jean Cassette) d’un grand groupe, tel que le CO ou l’ASM. Dépendant certes, mais tellement imbriqués dans la structure qu’à moins d’une faillite du groupe mécène, leur avenir est assuré.

 

Voilà donc la situation du rugby français, qui a grossi trop vite, qui coûte trop cher par rapport à ce qu’il rapporte et a donc besoin, pour se maintenir au très haut niveau, de vivre sous perfusion, soit d’une personne privée (Lorenzetti, Savare, Altrad, Merling, Boudjellal dans une certaine mesure), d’une collectivité locale (Toulon), ou d’un grand groupe adossé au club depuis sa création (Fabre, Michelin, Smoby,…). Le #MeilleurChampionnatDuMonde est donc un des plus fragiles puisque les résultats et même l’existence de ses cadors est lié au bon vouloir d’un nombre très restreint de personnes, malgré le beaucoup plus grand nombre de personnes concernées par ces clubs (joueurs, supporters…), la fusion parisienne avortée en est la preuve.

 

Décider de virer Fabien Galthié méritait bien une récompense.

 

Pour régler ces problèmes, il y a deux grands types de solutions possibles :

Premièrement, augmenter les revenus : cela veut dire un public plus large ou un public prêt à payer plus cher. L’argument du prix semble avoir atteint ses limites (14 balles pour regarder le match debout, dans la région la plus radine de France, ils sont sérieux à l’ASM ?!). Il faut donc augmenter le nombre de spectateurs, au stade tout d’abord, mais aussi devant leur TV, afin de négocier une revalorisation des droits avec le diffuseur.

 

Le premier moyen serait une implantation dans des centres urbains à forte population (afin d’augmenter mécaniquement le marché de spectateurs potentiels), mais les affluences parisiennes ou lyonnaises montrent que ce n’est pas suffisant. Pour augmenter les revenus diffuseurs il faut générer de belles audiences, avec des matchs à enjeu (coucou les doublons) et du spectacle accessible à un public moins averti (coucou les mêlées écroulées). C’est dans cette voie que le rugby s’est engagé, mais comme on l’a vu, du glamour et du spectacle coûte parfois plus cher que ce qu’il rapporte. Et on peut également légitimement se poser la question de la dénaturation du rugby à XV en cherchant à tout prix le spectacle (le VII et le XIII, bien que plus spectaculaires sont des sports bien différents).

 

Une dernière piste pour augmenter les revenus est celle de l’instauration d’un marché des transferts, mais cela ne génèrerait pas de croissance des revenus globaux (plutôt leur répartition) et encore une fois cette article est déjà beaucoup trop long, il faudra aborder ce sujet dans un autre article.

 

Sinon, on peut contrôler les coûts, principalement les coûts salariaux des joueurs. Le salary cap, à revoir et réformer sans doute, est une option. Le fair-play financier, qui oblige les clubs à ne dépenser que leurs revenus propres, et empêche les chèques de fin de saison pour boucher les trous peut également être une réponse au problème. Même s’il est facilement contournable par des pseudo-contrats de sponsoring, cela permettrait d’éviter d’avoir tant de clubs vivant en permanence sous perfusion. Cela ne réduira pas le mécénat, mais cela pourrait en limiter l’effet et donc la fragilité des clubs concernés.

 

Une dernière option est de ne rien faire parce que c’est bien comme ça.

En effet, le rugby français a toujours vécu de cette façon. Même quand c’était mieux avant, au temps de l’amateurisme marron, c’est l’industriel du coin qui permettait au club d’exister et de recruter les meilleurs joueurs. Limiter l’influence des mécènes, cela veut dire uniquement des clubs de grandes villes, viables économiquement pour jouer le haut du tableau, dans l’élite française. Par ricochet ce sera la fin des clubs de petits bassins de population, incapables de s’accrocher au haut de tableau malgré un stade (trop petits par rapport à ceux de 40 000 places des grandes villes) sans le coup de pouce de l’entrepreneur local qui flatte son égo. Et puis la fin des mécènes dans le rugby, c’est la fin de tous ces présidents soit complètement fous, soit plus simplement inadaptés, un peu pigeons, un peu vulgaires. Bref un Top 14 sans mécènes, c’est 14 présidents avec le charisme de Marc Chérèque (qui ça ? vous gourez pas en tapant son nom dans Google son frère est plus connu que lui).

 

La fin des mécènes, ce serait donc la fin de Castres en Top 14, des interventions rock’n roll hebdomadaires de Mourad, d’un marquis ex-cadre sup Michelin donnant son avis sur ce sport de gueux, d’un président se demandant ce qu’il fout là, d’un autre faisant poser ses joueurs à poil et mettant des robes dans les vestiaires ou d’un autre encore tenant des discours faisant passer Pierre Gattaz pour un dangereux gauchiste, et ce sans parler du psychodrame récent lié à la fusion parisienne. Bref la fin des mécènes, ce serait la fin de personnalités avec un peu d’épaisseur, un peu folles et parfois insupportables. Ce serait donc la fin du joyeux bordel qu’est le rugby français. Ce serait donc par conséquence la fin de la Boucherie Ovalie.