Pink is not dead (yet)
par Ovale Masque

  • 16 mars 2017
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La nouvelle est tombée lundi matin. Une nouvelle encore plus surréaliste et inimaginable qu’un plaquage réussi de Jules Plisson ou qu’un drop à 4 points de Felipe Contepomi : le Stade Français et le Racing 92 vont s’allier pour devenir une seule et même entité.

 

Si les rumeurs de fusion entre Bayonne et Biarritz reviennent avec la même régularité que d’autres phénomènes désagréables comme les épidémies de gastro, le Paris-Dakar ou les nouveaux singles de Kendji Girac, celle-là, personne ne l’avait vue venir. Aucune information n’avait filtré. Au vu du projet préparé par les deux présidents, Thomas Savare et Jacky Lorenzetti, on peut facilement deviner pourquoi : ils l’ont probablement imaginé entre dimanche soir et lundi matin, en se collant une énorme mine. Vous savez, comme quand après une soirée avinée en compagnie d’un pote, on se met à lancer des idées comme « viens on ouvre un bar », « faisons un site internet ! » ou encore « cette fois j’arrête de boire ! ».

 

La plupart des gens sensés se réveillent le lendemain et passent rapidement à autre chose en réalisant à quel point ils étaient attaqués la veille. Pas nos deux nouveaux meilleurs amis du monde, qui ont officialisé la nouvelle quelques heures plus tard au cours d’une conférence de presse qui aurait bien pu devenir la première production télévisuelle à être diffusée en live et en intégralité sur Malaise TV. Il fallait voir le brave Jacky passer 10 minutes à nous parler de sa passion pour la voile, juste après avoir annoncé tranquillement qu’il allait virer 45 joueurs et sans doute tout autant de salariés. Le genre de truc qui pourrait donner envie à Pierre Gattaz de voter pour Philippe Poutou aux prochaines élections.

 

Après la lecture de cette intro, vous avez probablement déjà compris que cette nouvelle m’a attristé et choqué. Et pourtant il m’en faut beaucoup, puisque fidèle à la devise de la Boucherie, j’ai plutôt tendance à n’en avoir rien à branler de tout. La raison derrière cela est simple et un peu honteuse : j’aime bien le Stade Français. Une passion honteuse de plus pour moi, puisque j’aime aussi le catch et les films avec Tom Cruise. Je suis né et j’ai grandi en Seine-Saint-Denis, dans un coin où la plupart des habitants n’ont jamais entendu parler de rugby, et où des sports comme le football, la boxe ou le crâmage de bagnole sont infiniment plus populaires. Quand j’ai commencé à me passionner pour l’Ovalie après être tombé sur mes premiers matchs du Tournoi des V Nations, je me suis intéressé au championnat de France. Deux équipes ont vite capté mon attention : le Stade Toulousain, parce que j’y retrouvais presque tous les joueurs que j’avais déjà vus en bleu, et que quand on est un petit con on préfère toujours supporter celui qui gagne à tous les coups. Puis le Stade Français, parce que c’était le seul club de haut niveau que je pouvais aller voir au stade, au prix d’un trajet en transports en commun aussi long que la lecture de ce texte.

 

Le vieux Jean-Bouin : un petit morceau d’Oyonnax en plein Paris.

 

Au début, je n’aimais pas trop cette équipe, son maillot rouge et bleu avec des éclairs tout ringards, ses joueurs bourrins et son style bien éloignés du raffinement du jeu à la toulousaine (je vous jure qu’à l’époque ça existait). Sans parler de son président qui aimait beaucoup trop se mettre en avant à mon goût, avec son bronzage toujours impeccable, même au plus fort du mois de janvier (ce qui me faisait penser qu’il était peut-être un androïde ou un extraterrestre ayant pour but de coloniser la Terre en diffusant de la daube en masse sur les ondes de NRJ). Je ne devais pas être le seul vu le rejet que suscitait cette équipe chez les auto-proclamés amateurs du « vrai rugby », celui du sudouesse.

 

Puis j’ai fini par comprendre que cette équipe avait un truc en plus, en dehors de son président un peu dingo. Cette équipe de pièces rapportées, où l’on retrouvait des vieux cons revanchards passés par 12 clubs comme le fameux trio Moscato-Simon-Gimbert, elle gagnait parce que comme Viggo des Carpates dans Ghostbusters 2, elle se nourrissait des ondes négatives pour devenir plus forte. Tout était contre eux : il y avait Paris, cette énorme ville où personne n’en a rien à foutre du rugby, un stade vétuste et à moitié vide, des installations moyenâgeuses éparpillées aux coins de l’Ile-de-France, et bien sûr tout le reste de l’Ovalie qui les traitait de mercenaires, de pédés et tous les noms possibles tous les week-ends. C’est dans ce sentiment de « seul contre tous » que s’est formé un club familial et atypique, un club qui avait vraiment une âme, quoiqu’on en dise.

 

Souvenons-nous avec émotion de l’homme le plus détesté du rugby français au début des années 2000.

 

Je ne me suis jamais revendiqué supporter, je n’ai jamais été abonné, je n’ai jamais acheté de maillot (David Marty soit loué). Mais je me suis toujours régulièrement rendu à Jean-Bouin, où j’ai eu la chance d’admirer certains de mes joueurs favoris de tous les temps comme Agustin Pichot, Juan-Martin Hernandez, Rodrigo Roncero, Ignacio Corleto et bien sûr LIONEL BEAUXIS. Faut dire que ces années-là, les Franciliens étaient quand même sacrément gâtés. Jean-Bouin était un petit vieux un peu moche, mais il était quasiment plein à chaque match. Le club réussissait aussi à remplir régulièrement le Parc des Princes (si vous n’avez jamais vu un match de rugby là-bas, vous avez raté votre vie) puis le Stade de France. Des souvenirs qui me font dire que ceux qui prétendent qu’il est impossible de créer de l’engouement autour du rugby en région parisienne devraient peut-être se remettre en question, et se demander comment ils pourraient faire revenir tout ce public qui doit encore bien se cacher quelque part.

 

Mais si Max Guazzini a réussi des choses formidables ces années-là, il ne faut pas en dresser un portrait trop idéalisé. Son principal pêché (lui qui aime les bondieuseries) a probablement été de vouloir faire rénover Jean-Bouin, alors que personne n’était vraiment chaud. Heureusement qu’il avait de bons copains à la mairie. Une décision qui a été à l’origine de la pire phase de l’histoire professionnelle du club, celle du stade Charléty. Charléty, c’est un peu comme le vagin de Maman Tuilagi en 2017 : une terre de désolation. C’est grand, c’est vide, c’est triste, il fait froid, il y a du vent et on ne voit même pas bien le terrain. Le genre de tue l’amour qui arriverait à rendre une épreuve de biathlon sexy en comparaison. Surtout quand les emblématiques Dominici, Hernandez et autres Szarzewski ont été remplacés par des stars du calibre de Paul Warwick, Paul Sackey ou Francis Fainifo (heureusement qu’il y avait Scott Lavalla pour tenir bon). Cette période-là, le Stade Français ne s’en est jamais vraiment remis, malgré le Bouclier de 2015, ce Brennus qui ressemblait à cette meuf bien trop bonne pour toi que tu as réussi à ramener chez toi un soir, et tu te demandes toujours comment aujourd’hui.

 

MERCI CLERMONT !

 

Aujourd’hui ce Stade Français là, celui que j’ai aimé suivre dans les moments sublimes comme ridicules, celui qui m’a inspiré le blog parodique d’Ewen McKenzie (sans qui la Boucherie n’aurait jamais vu le jour), il va peut-être disparaître. Pour être honnête je n’ai pas trop d’avis sur la fusion en elle-même : si elle ne ressemblait pas autant à une absorption, si elle n’avait pas été faite dans le dos de tout le monde (les joueurs, le staff, mais aussi tous les salariés et les bénévoles dont on ne parle jamais), si le président n’avait pas été une « salope par derrière » (pour citer Pascal le grand frère), il y aurait peut-être eu matière à discussion. Mais là, clairement, Junior s’est précipité pour jeter à la poubelle le jouet que lui avait refilé son papa, un jouet qui ne l’amusait plus depuis trop longtemps. Tout ça au mépris et en crachant à la gueule de tous ceux qui, eux, aiment vraiment ce club. Et ce club, même s’il ne gagne plus, même s’il a 8000 supporters (dont 6244 vieillards édentés), il ne méritait pas ça.

 

On ne va pas reparler de Jacky Lorenzetti, déjà parce que je me suis promis de ne pas être trop vulgaire dans ce texte et que je serais obligé d’écrire « gros enculé » pas loin de son nom. Mais aussi parce que l’avoir vu jubiler en conférence mardi, tout bouffi d’orgueil d’avoir réussi à humilier tout un club et un Thomas Savare à qui il ne manquait qu’une laisse en cuir autour du cou, m’a suffisamment donné envie de vomir. En gros, Lorenzetti est SATAN, donc on ne peut pas dire qu’on soit vraiment étonné de le voir dans un sale coup comme ça. Mais pour Savare, un président plutôt sympathique malgré son charisme de table basse, un type qui traînait souvent à la Bodega pour boire des coups avec les supporters et qui avait investi des millions pour sauver le club il y a quelques années, la surprise a été tout autre. Et le sentiment de trahison d’autant plus grand.

 

Samedi les joueurs feront donc grève à Castres. Les rares supporters présents sur les réseaux sociaux font tourner des pétitions, se mobilisent et cherchent des solutions pour sauver le club. Bernard Laporte est énervé et va peut-être aller nous chercher un mystérieux investisseur irano-canadien trouvé sur Google pour reprendre le club. Je ne sais pas si tout ça a une chance de marcher, s’il y a une autre issue que la fusion ou le retour violent au monde amateur, mais je sais que ça me ferait vraiment chier que l’identité particulière de ce club disparaisse. Comme l’identité du Racing a probablement disparu il y a bien longtemps, parce que même si je n’étais pas là dans les années « showbiz » de Guillard, Mesnel & cie, quelque chose me dit qu’on se marrait beaucoup plus à Colombes il y a 30 ans.

 

Seule solution pour la fusion : nommer Jean-Baptiste Lafond manager pour fédérer les joueurs autour des valeurs de l’alcoolisme.

 

Le Stade Français a lui aussi perdu de sa splendeur ces dernières années, mais marrant et attachant, il le reste. À l’image de Pascal « Brutal » Papé et de son ignorance totale du concept de langue de bois, de Jonathan Danty le sosie zozoteur et musculeux de Frankie Vincent, de Julien Dupuy et sa maladie rare qui l’oblige à lever les bras au ciel même pendant son sommeil, de Djibril Camara le lascar qui fait la gueule 24/24 mais qui donne toujours tout sur le terrain, de Zurabi Zvania et ses sourcils de François Fillon géorgien, ou de la machine à plaquer Paul Gabrillagues qui mérite déjà de remplacer Yoann Maestri en équipe de France (les vrais savent). Des mecs dont on aime parfois se foutre (moi le premier), mais qui incarnent vraiment un club pas comme les autres, qui ne mérite pas de disparaître du jour au lendemain comme le talent de Juan-Martin Rodriguez Gurruchaga.

 

Pour toutes ces raisons et pour tous ces mecs-là, j’espère que le Stade Français ne va pas disparaître.
Et aussi et surtout parce que je peux vraiment pas piffrer Magic System.