Retour sur Irlande-France (19-9)
par Le Stagiaire

  • 28 février 2017
  • 12

 

Le contexte :

 

« Les matins se suivent et se ressemblent » chantait Joe Dassin, qui n’était peut-être pas un fan de rugby mais qui a encore assez d’influence dans l’hexagone pour pousser les plus grandes stars du ballon ovale à se balader sur les Champs, le coeur (un peu trop) ouvert à l’inconnu à des heures tardives.

 

Des paroles qui doivent en tout cas faire écho chez Guy Novès qui se lève depuis plusieurs mois sans certitudes, si ce n’est celle, inébranlable, que le doublé est impossible. Ce match en Irlande tombait donc à point nommé pour enfin faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Qu’on retombe dans la résignation déprimante des années PSA ou le fol espoir d’une ère nouvelle, peu importe, mais qu’on sache, bordel. Que vaut cette équipe de France ? Qu’elle nous donne des raisons de l’aimer, ou au pire des raisons de la détester, mais qu’elle nous sorte de cette friendzone sportive insupportable qui nous force à la regarder mi attendri, mi agacé en nous disant « Ah dommage ! Si seulement… » toutes les trois minutes.

 

La compo :

 

 

 

Le match :

 

Le match démarre par une bataille publicitaire pour l’organisation de la Coupe du monde 2023. L’équipe de France arbore pour la deuxième fois consécutive un hashtag #France2023 sur son maillot (un #ToujoursPasIntentionnel aurait été plus drôle) alors que l’Irlande a dépensé la moitié de son PIB dans une affiche 4×3 et un spot touristique sur France 2 pendant l’avant match. Un enjeu à ne pas prendre à la légère puisque l’équipe organisatrice est automatiquement qualifiée pour la compétition, ce qui ne serait pas forcément un luxe pour les Bleus quand on voit l’évolution de notre classement IRB ces dernières années. Enfin, en même temps, a-t-on envie de prendre le risque de voir le XV de France remporter la Coupe du monde 2023 avec Laurent Labit et Laurent Travers à sa tête ? Je ne crois pas.

 

Après l’instant promotionnel vient la minute émotionnelle avec les hymnes. Enfin le quart d’heure émotionnel plutôt, puisque l’Irlande a tellement d’hymnes à chanter que Scott Spedding a le temps de relire l’appel du 18 juin trois fois avant qu’ils aient terminé. « La chanson du Soldat », « L’appel de l’Irlande », il ne manque plus que « La complainte du Leprechaun automate » et « SOS d’un Rouquin en détresse » pour transformer l’interlude patriotique en opéra-rock.

 

Après cet intermède « The Voice », Nigel Owens peut enfin donner le coup d’envoi du match. L’arbitre, d’ailleurs toujours plus à la pointe de la technologie comme en témoigne le maillot déformé par les gadgets et outils de tracking qui s’accumulent dans son dos. Il ne manque plus qu’un harnais et il pourra directement faire la loi en hauteur, en se déplaçant d’avant en arrière et de gauche à droite depuis le câble de la spidercam. Risqué certes, mais spectaculaire. Ah, et une commande vocale pour pouvoir directement tweeter ses décisions afin qu’elles apparaissent sur les écrans géants ne serait pas de trop non plus.

 

Enfin bref, le coup d’envoi est donné et ce sont les Français qui mettent la main sur le ballon en premier. Les temps de jeu s’enchaînent mais une mauvaise passe de Serin vient mettre un terme à l’action. « Antoine Dupont, vite ! » tweete alors @Michel_LAveyronnais. « Et Parra dans tout ça ? » répond @LaFemmeStYorre avant que Grégory Le Mormeck ne réclame le retour de David Marty, sans aucun rapport avec l’action mais parce que ça ne fait jamais de mal.

 

Quelques instants plus tard dans un ruck, King Pica réussit à arracher un ballon à la force des bras au milieu de trois Irlandais. À cette vision on ne peut s’empêcher de penser qu’Excalibur n’aurait pas fait la maligne si le troisième ligne avait eu besoin d’un truc pointu pour couper du sauciflard en Angleterre au début du VIème siècle.

 

Bien dans leur match, les Français dominent malgré des maladresses qui les empêchent de concrétiser. Les Irlandais quant à eux, ont du mal à rentrer dans leur partie, comme en témoigne cette touche directe de Sexton à la 10ème minute. Une erreur inhabituelle et que Jean-Marc Doussain n’aurait pas faite. Même si on lui avait demandé d’ailleurs.

 

Les Bleus tentent alors de profiter de ce temps fort. Après une percée de Fickou, Serin s’échappe au bord d’un ruck et humilie Kearney avec un cadrage débordement somptueux. L’arrière Irlandais est alors immédiatement évacué du terrain et devient le premier joueur à devoir passer le protocole commotion sans avoir été touché par un adversaire. La course folle de Serin est quant à elle arrêtée quelques mètres plus tard, et débouche sur une faute irlandaise qui permet à Lopez d’ouvrir le score pour l’équipe de France. Sur Twitter tout le monde est formel, Serin est le meilleur joueur du monde. Après David Marty précise quand même Grégory Le Mormeck.

 

 

Retrouvez l’action de Serin face à Kearney dès maintenant sur Youporn

 

 

La domination française ne s’arrête pas là. Après un coup de pied de mammouth de Scott Spedding et une Poitrenade de Simon Zebo, la France obtient une mêlée à cinq mètres de l’en-but rouquin. Sur la sortie de balle, Lopez adresse une passe au pied vers l’aile d’Huget qui s’envole pour attraper le ballon tel le chien Buddy dans le final de Air Bud 2. Dans sa chute, il cafouille le ballon mais Fickou qui passait par là le ramasse et le transmet à Lamerat qui s’échappe et marque. Les Bleus célèbrent leur essai, Fabien Galthié réussit à sortir « C’est bien construit ! » alors que cet essai n’est qu’une immense accumulation de French Chatte et Nigel Owens demande la vidéo pour savoir s’il y a « une raison valable de faire chier les Français… euh ne pas pas accorder cet essai, sorry ». Et c’est le cas puisque sur sa récupération Fickou commet un léger en-avant qui entraîne donc l’annulation de l’essai. On revient tout de même à la pénalité et Lopez prend les points pour donner six longueurs d’avance aux Bleus.

 

Voilà, si avez lu jusqu’ici félicitations, il est encore temps d’arrêter pour rester sur une impression positive de la prestation des Français pendant ce match. Puisqu’après cette séquence, les Bleus ne vont plus voir le jour jusqu’à la fin de la rencontre.

 

Assez rapidement, les Irlandais reprennent le jeu à leur compte et campent dans la partie de terrain française. On connait la capacité des Frenchies à se laisser envahir sans rien dire mais là ça frôle la caricature. Arcboutés en défense, les Bleus sont incapables de sortir de leur camp et subissent les assauts adverses. Les Irlandais sont tellement en confiance qu’ils n’hésitent pas à prendre la touche ou la mêlée plusieurs fois de suite plutôt que de tenter des pénalités faciles. Comme si en plus de faire mal à nos joueurs, il fallait aussi qu’ils heurtent la sensibilité de notre entraîneur. Bref, malgré une belle résistance, les Français finissent par céder et Murray réussit à aplatir après un énième départ au ras près d’un ruck.

 

 

Bah bravo Murray

 

Grâce à cet essai transformé, les Irlandais repassent donc devant au score et mènent 7 à 6. Mais ils ne s’arrêtent pas là et repartent immédiatement à l’attaque. Avec une originalité qui ferait passer  Star Wars 7 pour un trésor d’innovation scénaristique, les Tout-Verts acculent à nouveau les Français devant leur ligne. Une nouvelle fois, ils snobent les trois points pour prendre la touche et tentent d’inscrire un deuxième essai. Et une nouvelle fois, la résistance française s’organise, sur le tard certes, mais efficacement. Le maul vert recule de quinze mètres et les Bleus réussissent à obtenir une touche. Problème : on est à ce stade bien trop dans le rouge pour être capable de mettre en place quoi que ce soit. Résultat, quinze secondes plus tard, Le Roux garde son ballon au sol et permet aux Irlandais de revenir dans notre camp.

 

Il faut une nouvelle défense héroïque pour permettre aux Bleus de ne pas encaisser de points dans les minutes qui suivent. L’arbitre siffle la fin de la première période et renvoie tout le monde aux vestiaires. Les Français ne sont menés que d’un point et c’est un miracle tant on a eu l’impression sur la fin d’assister à une opposition entre une équipe première et sa réserve un vendredi soir. Un match d’opposition où inévitablement, l’équipe réserve est interdite de toucher le ballon et doit se contenter de défendre pour laisser travailler l’équipe fanion.

 

Et le pire est à venir puisque le début de seconde période n’est pas plus glorieux. Toujours acculés dans leur camp, les Français se mettent à la faute et cette fois, les Irlandais arrêtent de faire mumuse pour le plaisir et prennent les points au pied. Un drop puis une pénalité de Sexton creusent l’écart, le XV de France est mené 16 à 6.

 

À ce stade, le lieu le plus raisonnable pour suivre le match est Instagram. On évite ainsi de voir les Bleus se faire martyriser tout en sachant que si les joueurs Français finissent par entrer dans le camp irlandais, ils bombarderont les réseaux sociaux de photos pour immortaliser ce moment rare et partager avec nous la vision de ce bout de terrain dont on commence à douter de l’existence tant on ne l’a pas vu depuis longtemps.

 

Après une énième grosse séquence irlandaise, on se prend cependant à espérer. Sur un turnover, Scott Spedding relance et remonte 40 mètres balles en main. On le maudit de se débarasser du ballon au pied mais Zebo ne parvient pas à contrôler la balle grâce à un bon plaquage de Yoann Huget. Indéniablement la meilleure action du match de l’ailier toulousain, qui n’est jamais aussi bon que quand il plaque par derrière quand l’adversaire ne s’y attend pas. Bref, les Français récupèrent la gonfle et peuvent enchaîner. Malheureusement, Bernard Le Roux se retrouve sur la trajectoire de la balle et commet un en-avant qui met un terme à l’action. C’est regrettable mais en même temps le mec s’appelle Le Roux, c’est difficile de lui en vouloir d’être décisif pour les Irlandais.

 

 

Quand t’as passé l’aprem à jouer dans le froid dehors avec les copains et que tu réalises en rentrant que ta mère a oublié de racheter du Nesquick

 

Heureusement, à force de résilience, de volonté et d’une succession de temps de jeu à deux à l’heure, les Bleus réussissent à grappiller une pénalité dans les cordes de Camille Lopez. 16-9 : les Français sont à un essai transformé du match nul. Et pourtant, rarement un essai transformé n’aura paru si improbable et inaccessible. Ou alors, autant pousser le délire à fond et compter sur une interception de 80 mètres de Uini Atonio.

 

Malheureusement, la réalité n’a pas d’humour et quelques temps de jeu seulement après le renvoi, les Français sont à nouveau bêtement pénalisés. 19-9, il reste 4 minutes à jouer. Quatre minutes où les Irlandais conservent le ballon, sans forcer leur talent. Nigel Owens renvoie tout le monde au vestiaire, merci d’être venus, au revoir.

 

 

Les Joueurs :

 

Solide en conquête, la première ligne française a été plutôt à son avantage. Guirado s’est montré plus disponible dans le jeu que lors de ses dernières sorties, fonçant tête baissée sur la première chose verte à proximité. Malheureusement, c’était bien souvent la pelouse et malgré toute sa bonne volonté, les charges du capitaine des Bleus auront souvent eu l’efficacité d’une attaque trempette de Magicarpe.

 

En deuxième ligne, Sébastien Vahaamahina a réalisé un bon début de match. Sa sortie relativement prématurée n’a pas aidé, Ledevedec ayant des qualités, mais probablement pas celles dont on avait le plus besoin pour réussir à remettre la main sur le ballon et combler notre déficit de puissance dans les zones de combat. Mention tout de même à son plaquage à retardement sur Sexton qui a fait la fierté de tout le pays coujou. À ses côtés, Maestri a été choulyesque, comme depuis plusieurs saisons maintenant.

 

À la Boucherie, on est pas fan des jugements sur statistiques, mais là il faut reconnaître que rien ne résumera aussi bien le match de Le Roux que ces quelques chiffres :  5 ballons touchés, 3 en-avant, 2 fautes, 2 plaquages manqués, 1 touche perdue. On avait pas vu constat chiffré aussi accablant depuis le score de Jean-François Copé à la primaire de la droite.

 

 

Exclusif : on a retrouvé une des mains de Le Roux ! En fait, c’est Laurent Travers qui l’avait gardée. 

 

 

Heureusement qu’à ses côtés il y avait Gourdon, précieux en défense et Picamoles, sur une autre planète depuis novembre. PICA parait jouer en mode facile et avec un réacteur dans chaque cuisse. La rumeur dit même qu’une fois il a traversé la route sans regarder et que sans le faire exprès, il a renversé un bus. À noter aussi la rentrée prometteuse d’Ollivon qui devrait retrouver sa place de titulaire dès l’Italie. En même temps après le match de Le Roux, même Lamboley serait plus légitime en troisième ligne.

 

Passons au sujet qui fâche maintenant, avec la charnière. Il est peu probable qu’elle soit changée pour le prochain match (à part pour rappeler Lionel Beauxis je ne vois pas trop l’intérêt en tout cas), mais force est de constater qu’elle a déçu et souffert de la comparaison avec la paire Murray-Sexton. Pas évident de briller quand tu défends pendant 60 minutes certes, mais passée la 25ème, ni Serin ni Lopez n’ont vraiment réussi à prendre le jeu à leur compte. Les rares ballons d’attaque français en deuxième période se sont résumés à une improvisation totale à base de passes impossibles (et donc foireuses), de tentatives désespérées en solitaire et de choix WTF pour un résultat bordélique et complètement inefficace. Parce que c’est bien mignon de vouloir créer du désordre pour libérer des espaces mais si le 2 contre 1 que tu réussis à créer en bout de ligne tu dois le jouer avec Atonio/Maestri, bonne chance.

 

Au centre, plus ça va plus Fickou ressemble à un personnage secondaire de Game of Thrones. Tu le vois 4 minutes par épisode et à chaque fois qu’il apparaît tu es surpris parce que tu pensais qu’il était mort la saison d’avant. Lamerat est plus remarquable, principalement grâce à son hyperactivité en défense et parce qu’il est maintenant le meilleur marqueur de « presque-essais » de l’ensemble de l’histoire du tournoi des Six Nations. C’est admirable une telle abnégation et un tel manque de chatte. Si ce garçon est amené à disputer une finale avec l’ASM, tout peut se produire c’est fascinant. Sauf une victoire de Clermont au bout bien sûr. À noter la première sélection de Chavancy également, qui a été discret comme un supporter du Racing à Colombes. Le match manquait peut-être un peu de ballons portés pour lui.

 

Nakaitaci sur son aile a montré quelques trucs intéressants. Mais entre la pluie et l’absence de ballons, c’était pas vraiment le match idéal pour se distinguer. Heureusement pour lui, Huget était titularisé sur l’aile opposée, ce qui permet toujours de briller plus facilement. Yoann Huget c’est comme quand tu joues au flipper une fois tous les trois ans. T’appuies comme un bourrin sur les commandes, ça part dans tous les sens, ça rebondit, ça clignote, ça prend des trajectoires improbables et une fois sur trente t’as un coup de chatte et tu fais un top score sans le faire exprès. Bon après, est-ce que ça vaut vraiment les 10 euros que tu lâches pour les 29 autres fois où tu fais de la merde et perds la moitié des billes sans même réussir à les toucher ? Pas sûr.

 

Enfin à l’arrière, Scott Spedding a bien démarré grâce à quelques percées et de belles touches. Puis, plus rien, si ce n’est un manque d’assurance sous les ballons hauts dont les Irlandais ont bien profité. Intelligence tactique diront certains. Peut-être. Enfin, personnellement, si je joue à l’ouverture, qu’il pleut des cordes et que l’arrière adverse est atteint de strabisme, monter des quilles me paraît plus relever du bon sens que du génie mais bon…   

 

 

JEAaAaAANNeE ! AU SECOUuUuURS !

 

 

Conclusion :

 

Une semaine de plus s’est écoulée et nous voilà bien avancés. On a perdu contre meilleur que nous, comme presque à chaque fois depuis cinq ans. Sauf que la liste des équipes « meilleures que nous » s’allonge et que les limites montrées par l’équipe ne semblent plus seulement dûes à un manque de préparation, un manque de temps, un manque de fraîcheur ou un manque de Lionel Beauxis. Les Français sont moins bons dans tous les secteurs de jeu et une victoire contre une équipe du Top 5 est maintenant labellisée comme un exploit, ce qui en dit long sur la dynamique de l’équipe de France.

 

Heureusement, Super Bernad a annoncé des mesures fortes chez Stade 2 dimanche. Contrats fédéraux, match supplémentaire contre une nation de l’hémisphère sud pour les financer. C’est aussi crédible et prometteur que le plan de jeu de Patrice Lagisquet, on a hâte de voir ça.

 

En attendant, rendez-vous dans deux semaine en Italie. « Ça va bientôt payer » a promis Kévin Gourdon après le match face à l’Irlande. On aurait plus tendance à croire cette phrase si on l’avait dite en parlant de François Fillon, c’est dire à quel point on est pessimistes. Mais n’oubliez pas qu’une défaite condamnerait Guy Novès et laisserait la porte ouverte à une équipe de France dirigée par Fabien Galthié ou les deux Lolos. Alors plus que jamais, allez les Bleus !

 

Le Stagiaire