24h dans les conditions de travail d’un arbitre de Top 14
par Le Stagiaire

  • 17 novembre 2016
  • 15

 

 

07h38 : Le réveil sonne. C’est une journée importante pour vous, comme à peu près toutes les journées depuis que vous avez décidé de créer votre petite entreprise qui compte aujourd’hui une trentaine de salariés. Mais vous ne laissez pas le stress vous envahir. Vous avez bien dormi, vous vous sentez en pleine possession de vos moyens. Vous savez ce que vous avez enduré pour en arriver là : des mois à travailler, à étudier, à vous préparer. Après tout, c’est votre boulot, vous savez ce que vous faites.

 

 

07h40 : Vous arrivez dans la cuisine. Vous jetez une tartine en l’air : elle retombe du côté de la confiture, c’est votre fille qui fera chauffer son bol en premier. Votre fils fait la gueule mais il aura le choix du programme télé ce soir.

 

 

07h56 : Alors que vous commencez à ranger la table, une dispute éclate entre vos deux enfants. Votre fils affirme que la dernière biscotte du paquet était la sienne. Votre fille conteste et estime qu’elle était bien sur ses appuis au moment de s’en saisir. N’ayant pas vu l’action, vous sollicitez votre femme, mieux placée. Elle confirme que la biscotte était bien sortie du paquet et que votre fille n’était pas en position de hors-jeu. Vous la laissez donc manger la dernière biscotte. Votre fils lève les bras en l’air et vous fixe étonné. Vous vous contentez de le regarder d’un air désolé et vous lui dites : « C’est la rèèègle, elle en a le droit ! ». Il peste contre vous et contre sa soeur avant de partir furieux dans sa chambre. Bizarrement, c’est sa mère qui a pris la décision mais c’est à vous qu’il en veut.

 

 

08h54 : Vous arrivez au bureau. Vous êtes le patron d’une petite entreprise qui connaît quelques difficultés et une réunion importante a lieu ce matin pour faire un point sur la situation.

 

 

08h56 : La tension est palpable autour de la machine à café. Un employé met une pièce de un euro dans la machine, un café en sort. Il vous prend à partie, en vous expliquant que ça méritait plus. Vous tentez de lui expliquer que vous n’y êtes pour rien, que ce sont les directives du service comptabilité. Il vous rétorque alors qu’en mettant un euro dans la machine de son ancienne entreprise, on avait un café ET une barre chocolatée. Vous lui répondez une nouvelle fois que vous n’y êtes pour rien et qu’on ne va pas demander à la machine de s’adapter à ce que les autres distribuent ou ont distribué à d’autres endroits. Il rétorque que « juste un peu de cohérence ne ferait pas de mal, surtout quand c’est toujours en la défaveur des employés les plus pauvres ». Vous trouvez l’accusation un peu injuste et gratuite mais vous ne dites rien et le laissez partir furieux.

 

 

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Quand vos salariés se moquent de vous parce que vous faites vos voyages d’affaire à Agen, Oyonnax, Castres ou Bourgoin

 

 

09h30 : Début de la réunion qui occupe votre temps et votre esprit depuis quelques temps. La plupart des salariés sont présents dans la salle même si ce sont les représentants du personnel et les directeurs des différentes branches qui seront amenés à s’exprimer. Après avoir présenté le nouveau stagiaire de troisième qui a fictivement lancé la réunion, vous prenez la parole et regardez votre montre. Vous avez deux heures trente, pas plus, la faute à un emploi du temps chargé.

 

 

09h45 : Première altercation. Le porte-parole des ingénieurs reproche aux commerciaux de les empêcher de mener à bien leurs initiatives en leur mettant trop la pression sur les dates de rendu. Vous savez qu’il a raison puisque vous l’avez constaté de manière flagrante récemment et vous demandez donc aux commerciaux de faire attention sur ce point. « DEPUIS LE DÉBUUUUT » hurle un ingénieur au fond de la salle alors qu’il est arrivée dans l’entreprise il y a 10 jours.

 

 

10h16 : À chaque fois qu’un groupe prend la parole, vous entendez au loin les chefs de service de l’équipe opposée qui hurlent depuis le fond de la salle. Les « MAIS PAS DU TOUT ! », « HEIN ? MAIS N’IMPORTE QUOI ! » ou autres « JEANG-CHARLEUUUUU, DIS LUI POUR LES PLACES DE PARKING » fusent à tout bout de champ.

 

 

10h34 : Nouvelle altercation, cette fois ce sont les commerciaux qui reprochent aux ingénieurs de ralentir les sorties de produits en pourrissant volontairement les réunions. Vous les soupçonnez d’en rajouter. Faute de preuve évidente et malgré les huées des commerciaux, vous faites signe de continuer la réunion sans s’attarder sur ce point.

 

 

11h14 : Les commerciaux reviennent à la charge en dénonçant un ingénieur pour un comportement déloyal sur un projet déjà au sol. Vous n’aimez pas la délation et vous ne voulez pas donner l’impression de céder à la pression d’une partie de la salle. N’ayant de plus pas une bonne connaissance du sujet, vous sollicitez un de vos adjoints qui a assisté à la scène et a des éléments concrets à disposition pour juger. Vous en discutez quelques instants avec lui à l’écart. Tous les yeux sont fixés sur vous. Il vous recommande de convoquer l’ingénieur impliqué dans votre bureau plus tard dans la semaine. Vous lui faites confiance et, après avoir demandé aux représentants du personnel de calmer leurs équipes, vous annoncez au suspect sa convocation future. Nouveaux grondements, dans le rang des ingénieurs cette fois. Quelques insultes fusent même au fond de la salle, où certains membres des familles des salariés se sont amassés.

 

 

11h38 : Alors qu’un ingénieur revient des toilettes et tente de rejoindre discrètement sa place pour ne pas perturber le cours de la réunion, un commercial lui fait un croche-pied. L’ingénieur tombe lamentablement et le commercial lève les bras pour prouver que son geste était involontaire. Vous ne laissez pas passer ça et vous lui demandez d’aller prendre l’air dix minutes. Protestations des commerciaux qui trouvent ça injuste et des ingénieurs qui réclament une peine plus lourde, ces derniers estimant que ses épaules sont passées sous son bassin au moment de la chute.

 

 

11h45 : C’est la fin de la réunion et l’heure de la pause pour vous. Vous avez l’impression que la plupart des sujets ont été réglés de manière efficace mais vous essuyez tout de même quelques sifflets d’employés en sortant de la salle. Vous allez vous isoler dans un petit restaurant pour manger et récupérer de cette matinée agitée.

 

 

13h34 : Vous recevez une notification push du magazine Challenges titrée «Trois polémiques tirées de la réunion de ce matin, la deuxième va vous surprendre ! » sur votre smartphone. Après avoir fermé trois pubs vous incitant à acheter des Velux, vous parcourez l’article qui n’est plus ou moins qu’une compilation de phrases de vos salariés se plaignant de vos décisions et expliquant que s’il y a une mauvaise ambiance dans l’entreprise, si tous les projets ont trois mois de retard et si le carnet de commande est vide, c’est parce que vous avez refusé de leur donner une semaine de congés supplémentaires.

 

 

14h : Les représentants des commerciaux vous attendent à la sortie du restaurant. Ils prétendent avoir la preuve vidéo que le croche-pied était involontaire et vous hurlent dessus car vous ne leur prêtez pas attention. Vous savez qu’ils espèrent vous influencer pour que vous compensiez d’une manière ou d’une autre et essayez donc de vous convaincre que vous avez pris la bonne décision.

 

 

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Quand un salarié vous montre l’historique de navigation de son collègue pour que vous lui donniez une promotion à sa place

 

 

 

14h16 : Les familles et amis des commerciaux (toujours dans les locaux) sifflent l’ingénieur qui s’est écroulé en pleine salle de réunion un peu plus tôt dès qu’il se lève de son bureau.

 

 

14h47 : Un ingénieur vient vous voir pour négocier une augmentation. Vous refusez. Quand il claque la porte de votre bureau, vous pouvez entendre sa famille et ses amis chanter « PATRON, PATRON, ON T’ENCULE ! ».

 

 

15h30 : Vous recevez un colis anonyme. Vous l’ouvrez, il s’agit d’un exemplaire du livre « Devenir patron pour les Nuls ».

 

 

15h45 : Vous recevez un mail d’une adresse que vous ne connaissez pas avec pour sujet : PIPASSE. À l’intérieur vous trouvez un lien qui renvoie vers une proposition de formation au management.

 

 

16h : Vous allez faire un tour sur les réseaux sociaux. Vous tombez sur un tweet qui se moque de votre look et votre « costume Célio ». Un autre internaute s’interroge sur votre passé en école d’ingénieur et se demande si vous ne feriez pas partie d’un complot visant les commerciaux. Enfin, un dernier estime que le patronat en France n’est pas au niveau, ce qui est un comble alors qu’on a les meilleurs employés du monde.

 

 

17h : Vous faites un débrief de la réunion du matin en présence de vos actionnaires. Ils vous montrent la vidéo de votre performance et soulignent tous les moments où ils estiment que vous auriez pu être meilleur. Les passages où vous bafouillez, où vous cherchez vos mots, où vous donnez un mauvais chiffre et où vous passez à côté d’une erreur d’un de vos salariés. L’exercice est rude pour la confiance en soi mais vous savez que s’y confronter est le meilleur moyen de progresser. Vous avez une note à la fin et plus votre note est mauvaise, plus le travail que vous aurez à faire la semaine suivante sera chiant et ennuyeux. Vous priez pour ne pas avoir à signer des chèques et cacheter des enveloppes toute la semaine prochaine.

 

 

 

La fameuse réunion du vendredi soir

 

 

18h35 : Sur le chemin du retour, vous êtes coincé dans les bouchons et allumez la radio pour vous changer les idées. Vous tombez sur une des premières radios du pays qui fait un débat sur votre réunion du matin. L’un des représentants des commerciaux témoigne. Il remet en cause votre intégrité et certaines de vos décisions. Un autre tente d’expliquer que « c’est quand même vous le patron et que par définition, on devrait respecter vos décisions » mais il est coupé par l’animateur, lui même ancien ingénieur. « Est-ce qu’il a déjà été ingénieur ? Est-ce qu’il a déjà conçu quoi de que ce soit ? Parce que moi, oui, et je peux vous le dire, c’est un patron incompétent ! ».

 

 

18h46 : Nouvelle fréquence, cette fois avec un débat plus général sur le rôle des patrons au quotidien. L’un des intervenants leur reproche de profiter de leur pouvoir pour jouer aux cow-boys et pénaliser tout le monde dès qu’ils le peuvent, alors que s’ils prenaient un peu plus leur temps pour analyser les situations et les éléments, ils seraient beaucoup moins insultés. Un autre s’indigne et déclare que c’est l’inverse le problème : les patrons qui n’osent plus prendre leur responsabilité et mettent des jours à prendre des décisions parce qu’ils attendent l’avis de tous les adjoints ou conseillers.

 

 

18h54 : Vous changez de fréquence à la recherche d’un peu de musique pour adoucir l’ambiance. Vous tombez successivement sur Tomber la Chemise, Life is Life, puis Legend Racing Metro 92. Vous vous apprêtez à abandonner quand vous tombez sur du AC/DC. Soulagé, vous laissez donc cette fréquence. Mais mauvaise surprise, à la fin de la chanson débute une émission dont le sommaire se résume en un point : prouver que vous êtes une pipasse. « Pour fusionner des cellules sur Excel il y a du monde, mais là j’ai l’impression que ce soir c’est moi qui me suis fait fusionner ! » lance l’invité.

 

 

19h : Fatigué par votre journée, vous rentrez chez vous et attrapez une bière. À peine le temps de l’ouvrir qu’on sonne à votre porte. Un policier vous informe que votre fils est décédé. Sous le choc, vous ne comprenez pas toutes ses explications si ce n’est que c’est dû à un problème de carence et qu’une biscotte en plus l’aurait probablement sauvé. « Comme le veut la règle de la carence continue-t-il, nous devons aussi prendre votre fille ». Sous le choc, vous n’assimilez pas la demande et ne vous rappelez pas du tout de cette règle. Vous vous tournez donc hébété vers votre femme. Elle s’oppose au départ de votre dernier enfant et rétorque que la règle ne dit pas ça. Moment de confusion sur le palier de votre porte, votre fille ne sachant pas si elle doit suivre la police ou retourner dans sa chambre. Elle finit finalement par quitter la maison, la scène ubuesque se terminant sous les hués des voisins qui sifflent les policiers (parce que personne n’aime les policiers), vous et votre femme (parce qu’ils vous voient comme un monstre sans coeur) et votre fille (parce qu’elle est bonne).

 

 

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Quand t’as passé un accord avec une partie de tes salariés au détriment des autres en échange d’un vélo d’appartement dans ton bureau

 

 

19h35 : Sur BFM Business, un débat de 45 minutes est organisé pour revenir sur votre réunion du matin. Les déclarations des salariés qui vous allument tournent en boucle. Un consultant prend tout de même votre défense, rappelant qu’on peut vous reprocher beaucoup de choses, mais sûrement pas d’être malhonnête. « Il n’y a pas de décisions faciles et l’erreur est humaine. C’est un peu facile de s’en prendre à lui, surtout que ça encourage l’ensemble des parties prenantes à systématiquement remettre en cause ses décisions et donc créer une cercle vicieux particulièrement toxique pour l’atmosphère et les conditions de travail de tout le monde ». Vous souriez en voyant un autre consultant – accessoirement ancien salarié dans une entreprise telle que la vôtre et célèbre pour son look plus que pour ses performances – en face de lui, un peu gêné. Probablement car quelques mois plus tôt il s’en prenait violemment aux patrons en leur reprochant d’être nuls et peu professionnels.

 

 

20h45 : Vous dégustez votre boîte de conserve. Hé oui, vous avez beau être patron, votre entreprise est jeune et pour l’instant, vous vous payez le SMIC.

 

 

22h50 : Fin du film du soir, une belle histoire où un jeune que tout destinait à devenir patron réussit finalement à se surpasser pour devenir ingénieur, s’évitant ainsi une vie chiante à mourir et illustrant parfaitement l’idée reçue de toute une partie de la société : « un patron c’est un salarié qui a raté sa vie et qui se venge comme il peut ».

 

 

23h15 : Vous tentez de trouver un peu de réconfort auprès de votre femme mais cette dernière vous reproche d’introduire de travers. Elle vous envoie à 10 mètres et s’endort. Seul, au bord du lit, vous vous demandez pourquoi vous vous faites chier à vous lever tous les matins pour être confronté à des cons pareils.

 

 

Si vous aussi vous êtes patrons et que vous avez la réponse, donnez-la nous en commentaires, ça nous intéresse.