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Retour sur Clermont – Racing (33 – 34)
par Marcel Caumixe

  • 21 juin 2016
  • 19

Par Marcel Caumixe

 

A 2h du matin dans la nuit de samedi à dimanche, je fus réveillé par la vibration de mon téléphone.

*De Ovale Masqué : “Rappelle-moi”*

Angoissé à l’idée du problème urgent qui pouvait pousser le chef à me contacter à une telle heure, je m’exécutai promptement.

 

– Chef ?
– Ah c’est toi. Dis-moi, on est tous à Los Angeles là…
– Hein ? Mais vous faites quoi ?
– On est en train de vendre les droits du livre à Hollywood. T’as pas eu le mémo ? De toute façon il disait qu’on avait pas le budget pour te prendre. Bref. On est arrivés lundi et…

(45 minutes hors forfait plus tard)

… Et là, Peter Jackson arrive et propose d’en faire trois trilogies. T’aurais vu la gueule de Woody Allen et de son pauvre film à sketches relocalisé à Manhattan. Il était bien deg’… Bref… T’es toujours là ?
– Oui. J’ai un peu perdu le fil pendant le quart d’heure entre “coke” et “putes” mais oui.
– Donc il faut faire le CR de la demi-finale. Ça fait des mois que t’as rien branlé et qu’on poste plus que dalle sur le site. Et nous on a autre chose à foutre.
– On a un site ?
– Ah très fin. Continue comme ça et tu gagnes un ban du forum dans la seconde..
– On a un forum ?
– T’as décidé de faire de l’humour aujourd’hui ? Tu veux pas écrire un truc, du coup ? J’aurais horreur de voir cette minute d’inspiration annuelle partir en fumée.
– On pourrait faire une compil des meilleurs tweets ?
– Non mais tu te crois au Rugbynistère ? Je te paie pas pour faire du réchauffé, bordel !
– Tu ne me paies pas, tout court.
– Et l’exposition putain ? La renommée ? Les followers ? Sérieux, ça me soûle les ingrats dans ton genre… Attends…
(discussions étouffées, puis rires en arrière plan)
– …Ouais, et tu pourras avoir ton nom aux remerciements du générique aussi. Allez bouge-toi le fion tu perds du temps. Ciao.

Et c’est ainsi qu’à presque 3h du matin, me voilà revisionnant ce qui fut il faut bien l’admettre un des plus beaux matchs de la saison.

Mais Euro 2016 obligeant, et dans l’éventualité où le lecteur aurait été dirigé par erreur sur cette page par un moteur de recherche trompé par la présence des termes “match”, “Euro 2016”, “Hooligan », « Russie”, “ballon” et “analphabète” émaillant le présent texte, et dans la mesure où ce même lecteur ne serait pas analphabète au point d’avoir abandonné sa lecture avant la fin de ce second paragraphe, il est nécessaire de rappeler quelques éléments factuels sur le championnat de rugby.

Contrairement à son pendant footballistique dont la saison couronne un vainqueur à la seule, froide et insipide mesure des points accumulés sur la totalité de sa durée, le championnat de France de rugby a institué un système de phases finales que l’on doit sans doute à cette imagination perverse qui aura présidé à toute l’histoire de ce sport, du choix de la forme du ballon au principe de la passe en arrière. Ce système fait que le vainqueur théorique de la phase régulière du championnat est confronté à des adversaires plus mal classés, genre limite du ventre mou, et joue toute sa saison sur deux matchs de playoff au risque de tout perdre sur un coup de malchatte. C’est dur, illogique, mais c’est la vie, et on finit l’année sportive sur un enjeu autrement plus angoissant que de savoir quel club ira se faire latter en C1 l’an prochain.

C’est donc à Rennes, ville de foot étrangement épargnée par l’Euro, que les instances du ballon rond ont fait l’aumône d’un stade à la FFR. Les demi-finalistes se voient donc récompensés par le voyage dans une ville qui a fait de la Rue de la Soif son principal monument, et par la possibilité de remporter le droit d’aller couronner leur saison dans une cité ajoutant à la promesse de débauche d’alcool celle de sexe tarifé. S’affrontent donc dans un stade quasi-plein un Racing rescapé des barrages et un Clermont premier du championnat. 

La rencontre démarre sur des bases assez inouïes pour cette saison : de belles relances, des mouvements d’ampleur. Un Clermont solide en défense et âpre au grattage, qui franchit. A la faveur d’une belle séquence, Camille Lopez ouvre le score d’un drop. Dans ce match dans le match, ce duel à couteaux tiré pour la suprématie des ouvreurs CATALANS, on sent l’intention de prouver qu’il avait le niveau pour affronter Carter à la Coupe du monde, lui. Quelques coups de pied d’occupation plus tard, nous serons convaincus du contraire. Ceux-ci permettront en outre à Joe Rokocoko d’offrir à Abendanon son petit brexit personnel. Nakaitaci qui le remplace s’avèrera crucial sur à peu près rien.

Côté Racing, Dulin enfile les mètres gagnés au milieu d’une défense mystifiée. Une pénalité donne à Carter l’occasion d’égaliser, mais le tir heurte le poteau. « Quelle joie de heurter de si magnifiques poteaux. Je suis un homme chanceux » twittera-t-il à l’issue du match. Qu’à cela ne tienne, les Ciel et Blanc mettant la main sur le ballon et les Clermontois à la faute, occasion lui sera donnée d’ajuster sa mire et de revenir à 3 partout.





Parra, toujours vexé depuis huit ans et sa défaite en finale de Coupe du monde n’est pas en reste et montre à Carter qu’il peut la mettre sur le poteau lui aussi. Il réalise un peu tard que ce faisant il manque l’occasion de prendre l’avantage. Une minute plus tard, la domination est toujours clermontoise. Fofana franchit, met un cul à Dulin et file à l’essai. Hélas la vie est peu clémente avec les populations aborigènes du massif central, et la fameuse loi de la correction angulaire de l’en-avant par des critères esthétiques, en vigueur depuis jamais, ne s’applique toujours pas. Après vidéo, monsieur Ruiz refuse l’essai, au grand dam de toute une région qui a vu clairement sur son téléviseur Radiola à lampes et son décodeur pirate que cette passe décisive de Lapandry était 3 mètres en arrière.

Les Racigmen se montrent tranchants dans leurs offensives. Jouant dans le camp de leurs adversaires, ils mettent ceux-ci à la merci de leur propre indiscipline que Carter convertit en points. 6-3 à la 21ème, puis 9-3 à la 23ème. Pour Frank Azéma, il s’agit d’un complot arbitral fomenté par le lobby d’un fabricant de pneus chinois qui veut mettre fin au monopole du vin & charbon sur Paris et sa banlieue. Même si ça semble un peu élaboré et confus, le monsieur a l’air de s’y connaitre, et il faut avouer que monsieur Ruiz a une implantation capillaire qui n’inspire guère confiance.

La séquence suivante fera aussi polémique : le Racing est dans le camp clermontois, et un petit coup de pied rasant de Carter permet de franchir le rideau. S’ensuit une action un peu confuse : à la suite d’une prolongation de Dulin, Imhoff et Nakaitaci plongent dans l’en-but, Monsieur Ruiz siffle pour demander la vidéo et Goosen aplatit. La vidéo révèle que ni Imhoff ni son adversaire n’aplatissent, mais bien qu’il y ait probablement matière à discuter du déroulement de la séquence en fonction du sifflet de monsieur Ruiz, l’essai est validé et attribué à Goosen. A la 30ème, la mêlée clermontoise fait l’effort et obtient une pénalité face aux poteaux. L’Auvergne remonte petitement : 6 à 16.


“Is it because I is CATALAN ???”


Conscient de la longueur du présent texte, et en guise de petit interlude, je vous soumets ce sujet du bac, proposé par Eric Bayle : “Dites-moi Thomas, est-ce que ce n’est pas la meilleure configuration pour le Racing que de mener au score et de laisser Clermont faire le jeu ?” Je vous laisse développer un plan thèse/antithèse/synthèse.

Clermont court après le score et fait feu de tout bois, à l’image de cette pénalité tentée de 60m par Scott Spedding. Et alors que la fin de la mi-temps approche, une pénaltouche savamment négociée envoie un maul pénétrant derrière la ligne sur la sirène et ramène les Jaunards à 11-16. Ô cruel destin qui ainsi redonne espoir aux Clermontois, vieux salopard !

Au retour des vestiaires on retrouve les arrières très en verve, mais les fautes tournent en faveur de Clermont qui poursuit sa remontée : 14-16 puis 17-16. Mais peu après la remise en jeu, et ayant récupéré la possession, les Colombiens envoient à l’essai un Rokocoko lancé comme une locomotive au ras d’un ruck devant des Clermontois éberlués. La soudaineté de cet essai assassin et ses conséquences au score ont causé à l’Auvergne la perte de l’équivalent d’une maison de retraite. 17-21.

Les attaques se succèdent et on ne s’ennuie pas une seconde. Mais un manque de discipline de part et d’autre laisse le dernier mot aux buteurs : 20-21, 20-24, 20-27. Mais ce sont les Clermontois qui finissent fort. Profitant d’une pénaltouche pour tenter de refaire le coup du groupé pénétrant sans succès, Parra ouvre. Rougerie passe la ligne, et passe après contact à Fofana qui défonce la défense, met son deuxième cul à Dulin et aplatit. 27-27, Goosen et James, qui a remplacé Lopez, n’y pourront rien : on va aux prolongations. On ne va pas se plaindre, on s’était pas autant régalés depuis 1973.

La prolongation sera l’occasion de rêver de voir Brock James en sauveur de la nation auvergnate, notamment grâce à un magnifique drop de 50 mètres. Mais ce sera surtout l’occasion de voir une équipe de Clermont incapable de gérer une avance de 6 points à la sirène. Jouant le tout pour le tout et à la toute fin du temps, Imhoff joue une touche rapide qui aurait pu s’avérer suicidaire : Clermont intercepte. Mais rebondissement ultime, au lieu de temporiser, Radoslavlevic décide de jouer rapidement, et sans doute galvanisé par l’enjeu, fait peut-être la sortie de balle la plus rapide de sa carrière. Pas suffisamment rapide en tout cas pour échapper à l’interception assassine de Juandré Kruger qui file, transmet à Imhoff, bloque un peu le défenseur, et regarde son coéquipier filer à l’essai et finir de décimer les clubs de troisième âge du massif central. Le Racing l’emporte dans une stupeur palpable 34 à 33. Sirène, joie, désespoir.


“Les mecs. J’ai un pressentiment. Cette année, on perdra pas en finale.”

On peut se réjouir que l’Auvergne ne soit pas la Russie, sans quoi les chars seraient déjà à Lannion et les sous-marins au large du Finistère. En guise de Hooligans sanguinaires, nous n’auront que des Bougnats aigris qui déverseront leur vindicte sur les réseaux sociaux, insulteront des joueurs, vomiront sur le corps arbitral pour finalement conspuer François Hollande et voter FN. Que retenir du match au-delà de ça ? Les cannes de Dulin, l’embellie du Racing qui nous aura surpris en montrant un visage plus plaisant qu’à l’accoutumée. On retiendra surtout ce scénario improbable. Quand on regarde du sport, la plus belle récompense est d’avoir la chance d’assister à un spectacle où les lignes du hasard convergent vers un point sublime, tellement sublime qu’il donne l’impression fugace que tout est écrit et que la vie est une tragédie grecque. Manque de bol, c’est souvent sur la gueule des Auvergnats que ça tombe.