La Tectonique des Packs 2
par Pastigo

  • 04 janvier 2016
  • 15

Par Pastigo, 

 

Ahhhh la mêlée!

La mêlée est au rugby ce que la fleur est au poète. Un truc d’homosexuel répondrait-on alors, mais ce n’est pas le sujet.

 

Comme le poète qui nous impose en dix recueils ce que lui inspire un géranium, l’amateur de rugby se doit de conter son admiration pour la mêlée à tous ceux qui n’ont surtout rien demandé. La mêlée, c’est l’âme de rugby. La mêlée c’est là où tout se joue, se crée, se règle. Les plus érudits (comprendre : ceux qu’on n’ose même plus couper tellement c’est chiant), dans leur long discours à eux mêmes, n’hésitent pas à parler d’Art. C’est assez évident, tant on imagine assez bien un pilier exprimer son génie créatif dans une œuvre illustrant son moi ému.

Le connaisseur se doit d’avoir son avis sur la mêlée, mais surtout d’apprécier et de le faire savoir. Pour comprendre l’omniprésence du huit-de-devant chez le passionné encarté, il faut revenir aux origines de la mêlée : le gros.

 

Darwin est formel, le gros aurait dû disparaître. Il n’est pas adapté au monde qui l’entoure ni à ses lois physiques. Le gros aurait dû mourir, incapable de chasser, se faisant distancer par un arbre à la course. Le gros est incapable de se reproduire autrement que sur le dos. Le gros ne peut remonter une côte dans laquelle il roule dans un rire gras, le gros s’enfonce dans la boue et meurt de faim. Et comme il a tout le temps faim, il meurt beaucoup.

Plus près de nous, le gros reste en marge du monde moderne. Dès l’enfance, ses doigts de gros l’empêchent de monter un jeu de construction, l’intérêt d’une boîte de Lego se limitant à reconnaître les couleurs. Plus tard, tout lui reste interdit. Ses paupières de gros l’empêchent de lire correctement. Aucun sport n’est adapté à sa surface, et pour cause, si on aplatit un gros on obtient 2 terrains de football.

 

Mais le gros est tenace, ce qui a en plus le défaut de le faire transpirer. Alors s’il ne peut exister dans notre monde, il tente de créer le sien. C’est là qu’intervient le rugby, élément essentiel de la persistance du gros. Non seulement le gros sait qu’il ne peut survivre que dans un monde qui lui appartient, mais il comprend également que celui ci doit rester parfaitement imperméable aux êtres humains d’apparence tolérable.

C’est ainsi qu’il définit les règles de son espace clos : la mêlée. Huit gros face à huit autres, baissés, se resserrant les uns les autres pour cacher de leur masse leur secret au milieu. Le secret des gros, leur précieux.

Dès lors tout leur est permis dans ce sanctuaire. Et voilà que le gros crée sa légende de gros, l’endroit que seuls les gros connaissent. Il nous parle de tactique, de stratégie, d’un niveau technique inimaginable. Il nous explique que tout n’est que malice, gestion, intelligence au contact. Un savoir faire d’un niveau stratégique inégalé, une gestion individuelle au service d’un collectif. On ne peut lui donner tort, tant il nous cache ce qu’il nous vante. Impossible à vérifier sans devenir gros soi-même. Inutile d’essayer de toute façon, puisque ce dont le gros nous parle, « on ne peut pas le comprendre si on n’a pas poussé en mêlée ». Ça vaut le coup d’en faire des caisses vous me direz, mais mieux vaut ne pas l’énerver.

 

Car oui, la mêlée on s’en fout. Il n’y a que les gros que ça passionne. Ils sont contents qu’on dise l’inverse, et nous sommes contents qu’ils soient contents. Car le gros est gros, et ne doit donc pas être pris à la légère. S’en prendre à la mêlée c’est s’en prendre à sa vie, ce qui n’est pas faux tant il lui reste peu d’autres domaines de compétence une fois sorti de table.

Alors on fait semblant. C’est mieux pour tout le monde. On fait semblant de voir de la technique là où il pousse comme un bœuf. On fait semblant de parler stratégie là où manifestement personne ne voit rien. Ni le public, ni l’arbitre, ni le gros qui relève sa tête toute rouge en agitant ses bras mignons.

Continuons. Après tout cela ne nous coûte rien, à nous qui avons un avenir. Et cela permet au gros de se sentir l’un des nôtres. Après tout c’est rassurant de croire que la mêlée a un sens. Surtout quand on vit en France, qu’on a pas de lignes arrières, et qu’on paye 40 balles par mois pour regarder du rugby. Finalement, merci le gros.

 

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« Je ne suis pas gros, j’ai un centre de gravité bas, c’est différent »