Série (Rouge et) Noire vol. II
par Marcel Caumixe

  • 12 juin 2012
  • 30

Par Marcel Caumixe

Une Maserati Quattroporte se gare devant un funérarium niché au milieu d’une zone commerciale anonyme dans la banlieue de Toulouse. En sort Don Mourad, le Dûr de la Rade. Précédé par Bernie le dingue, qui vérifie d’un coup d’oeil la sécurité des lieux, Don Mourad entre dans la pièce où trône un cercueil fermé, cerné de deux cierges monumentaux et orné d’un amoncellement exagéré de fleurs et de couronnes.

Don Buscatelli l’accueille et les deux hommes se donnent une accolade sans chaleur. Dans la pénombre, ils s’assoient devant le catafalque. Au bout de quelques minutes de recueillement, Don Mourad brise le silence.

– Alors, il s’est toujours pas pissé dessus, le vieux con ?

– Je vois que ton Gilles de la Tourette inversé s’améliore : tes loghorrées sont de moins en moins interrompues par des propos normaux.

– Je te hais, Buscatelli, je te hais, toi, tes bouseux consanguins d’amis, ton break Peugeot, tes costumes Blanco en prêt à porter. Je supporte plus l’odeur de vieux cassoulet qui te précède quand tu sors du restau ni les remugles de mauvais rouge qui te suivent quand tu titubes vers les présidentielles. J’ai pas payé 14 millions de mes propres ronds pour me retrouver dans une kermesse de paroisse, bordel !

– Tiens, l’autre jour, Guy m’en a raconté une bonne : Tu sais la différence entre toi et moi?

– Tu vas me le dire…

– Moi je suis un gros pardessus, et toi tu es un petit par derrière.

– T’es un vulgaire, Buscatelli. Avec tes manières de vieux, qui cantine aux frais de la princesse, qui se traine de réception en buffet. Tu ramènes des tupperwares à bobonne le dimanche soir? Le monde du rugby, il est comme tes putain de coronaires. Bloqué par la graisse accumulée au fil des ans. Je vais te racler la paroi artérielle au tampon Jex, Buscatelli. Tu vas pas comprendre. Et le bouclier, t’auras beau le mettre sous clé que je t’enverrai une armée de 15 mercenaires pour te défoncer joyeusement la porte du coffre sur l’air du Pilou-Pilou.

« Je t’enverrai une armée de 15 mercenaires pour te défoncer joyeusement… »

Don Mourad sort un mouchoir de soie rouge de la pochette de son costume italien et éponge la bave qui perle à la commissure de ses lèvres

– C’est bon ? T’as fini ? Je te rappelle que c’est une veillée funèbre ici. Le respect au défunt, tu vas pas me dire que c’est archaique ?

– Le défunt, je m’en tape. On l’a jamais vu à Toulon, il a jamais rien fait pour moi. D’ailleurs personne n’a jamais rien fait pour moi. Je me suis fait tout seul.

– Tiens, Guy m’en a raconté une autre. C’est 14 présidents de club qui sont sur un bateau. Seuls 13 rentrent au port. Qui manque?

– Même si je te dis que je m’en fous, tu vas continuer, non? Alors accouche…

– Ben c’est toi. Parce que le pas revenu, c’est Mourad.

Dans un coin, un vieillard fatigué, courbé par le chagrin, sanglote en continu, le visage dans les mains.

– C’est Villepreux. Il est inconsolable.

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style= »font-size: small »>- En même temps, c’était le seul à croire qu’il était pas mort, alors que tout le monde avait fait son deuil. Ca faisait trop longtemps qu’on ne l’avait plus vu sur un terrain. Ca sentait le sapin cette histoire.

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– Tu parles, quand on a retrouvé la dépouille, elle était méconnaissable. A moitié moisie, bouffée, laissée à l’abandon, incomplète, éparpillée, sans doute après avoir été trimballée moribonde dans des clubs de fond de tableau. C’est pour ça que le cercueil est fermé d’ailleurs. On l’a retrouvé, mais ça s’est pas fait sans peine. Que veux-tu, on voulait lui donner des funerailles un peu dignes. C’est ça les valeurs du rugby.

« Un vieillard fatigué, courbé par le chagrin, sanglote en continu »

– Il paraît que vous l’avez même cherché à Biarritz. Faut vraiment croire que vous étiez désespérés.

– Il était pote avec Don Blanco à une époque. D’ailleurs il a fourni les cierges, Blanco.

– Il était pote avec toi aussi. Mais tu l’as laissé crever comme un chien.

– La faute aux doublons !

– N’empêche, avoue que c’est comme ça que tu les aimes, les Valeurs du Rugby. Sonnantes et Trébuchantes.

– …Comme Servat et Wilkinson.

– Très drôle, on dirait du Guy-le-Gitan.

Un ange passe, et Don Buscatelli reprend :

– Ce que t’encaisse pas c’est surtout que je te casse ton beau jouet année après année. Et que tu auras beau y mettre toute ta tirelire, tu seras jamais sûr qu’il ne leur arrivera rien. Un complot ? Des coups bas ? Peut être. Mais à la fin, tout se passe sur un immense tapis vert à Saint Denis. Et là, je gagne. C’est aussi simple que ça. Si tu sais pas perdre, il faut pas jouer, il faut laisser tes joujoux dans leur emballage plastique, sur l’étagère. Et tu sais ce que c’est le plus jouissif dans tout ça ? C’est de voir s’exprimer tes gènes de Toulonnais : tu montes sur le pont pour te saborder, à éructer devant les caméras.

– Ca prouve que je suis pas complètement sans-gènes… Mais va surtout falloir arrêter de me faire la messe sur l’air du Se Canto ! T’as beau jeu de me renvoyer mes millions à la gueule. C’est vous, les vieux, qu’avez ouvert la porte en mettant la ferme en viager. Faut pas vous étonner que des jeunes rappliquent avec leurs sous pour choper leur part du gâteau. On est tous pareils : Don Lorenzetti empoche le Mago, Don Afflelli a tellement magouillé qu’il finit derrière les biarrots, et même toi, tu vises le doux blé.

– Oui mais on fait ça entre gens polis. On n’est pas à se traiter d’enculés, d’enfoirés, ou même pire, de sodomites. On passe pas notre temps à dégoiser à la télé. On s’invective pas à tout bout de champ.

– Laisse le bout de Champ là où il est, vieux dégueulasse !

– Jeune con…

Les deux hommes quittent la chambre funéraire, ne laissant au défunt que la compagnie du vieillard éploré. Devant le cercueil, une couronne de fleur où est écrit « Au Beau Jeu, regrets éternels »

« Au Beau Jeu, regrets éternels »
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